À Bangui, la Cour pénale spéciale juge depuis le 16 juin l’ancien président François Bozizé pour crimes contre l’humanité. Réfugié en Guinée-Bissau, l’accusé brille par son absence. Ce sixième procès du tribunal hybride centrafricain teste la capacité d’un pays meurtri à solder ses comptes sans son principal accusé.

Le 16 juin 2026, dans une salle d’audience de Bangui, la Cour pénale spéciale a ouvert le procès le plus politique de sa courte histoire. Sur le banc des accusés, une place vide : François Bozizé, soixante-dix-neuf ans, président de la République centrafricaine de 2003 à 2013, est jugé par contumace. Réfugié en Guinée-Bissau depuis mars 2023, l’ancien chef de l’État échappe à un mandat d’arrêt international délivré par la Cour en 2024. Pour ce tribunal hybride, qui mêle magistrats nationaux et internationaux, l’affaire condense plus d’une décennie d’attentes : juger les violences d’un régime sans pouvoir tenir son ancien maître à la barre.

La Cour pénale spéciale n’est pas une juridiction comme les autres. Créée en 2015 avec l’appui des Nations unies, intégrée au système judiciaire centrafricain mais dotée de juges internationaux et de financements extérieurs, elle a été conçue pour combler le vide laissé par une justice nationale exsangue et par une Cour pénale internationale concentrée sur les seuls dossiers les plus emblématiques. Ce procès, le sixième de l’institution, vise des faits commis entre 2009 et 2013 : meurtres, disparitions forcées, actes de torture et viols imputés aux forces de sécurité de Bozizé. Il se concentre sur les exactions documentées à Bossembélé, à cent quarante kilomètres au nord-ouest de la capitale, où une prison et un centre d’entraînement militaire servaient, selon l’accusation, de lieux de détention et de supplices. Les enquêteurs de la Cour ont mis plusieurs années à réunir les témoignages de survivants, les expertises et les archives nécessaires, dans un pays où les preuves se sont souvent évanouies avec les déplacements de population et la destruction des registres.

Pour les autorités de Bangui, dirigées par le président Faustin-Archange Touadéra, le procès est un test de crédibilité autant qu’un pari diplomatique. Le pouvoir met en avant sa coopération avec un tribunal qu’il finance en partie et présente l’audience comme la preuve d’une justice qui ne s’arrête plus aux seuls subalternes. Trois anciens officiers supérieurs liés au dossier, déjà détenus, comparaîtront à leurs côtés, signe que la Cour entend remonter la chaîne de commandement. Reste un obstacle de taille : Bissau refuse d’extrader Bozizé, et aucune pression régionale n’a jusqu’ici fait plier les autorités bissau-guinéennes, qui abritent l’ancien président sur leur sol. Bangui rappelle que la Cour a déjà prononcé, lors de ses précédents procès, des condamnations contre des chefs de milices issus des deux camps du conflit, gage, selon le pouvoir, d’une justice qui ne vise pas seulement les vaincus d’hier.

Sur le terrain, les premières concernées restent les victimes. Pour les familles des disparus de Bossembélé, l’ouverture du procès est une reconnaissance attendue depuis plus de dix ans, mais l’absence de l’accusé en émousse la portée. Amnesty International a salué une audience historique tout en regrettant qu’elle se tienne sans Bozizé, privant les parties civiles de la confrontation directe qui fonde, souvent, le sentiment de justice. Dans un pays où des centaines de milliers d’habitants ont fui les violences successives, où l’État ne contrôle qu’une partie du territoire, la justice transitionnelle avance par à-coups, suspendue aux moyens disponibles et à la sécurité du moment.

Pour la Cour elle-même, l’enjeu dépasse le seul cas Bozizé. L’institution vit de financements internationaux dont la pérennité n’est jamais acquise, à l’heure où plusieurs bailleurs occidentaux réduisent leur empreinte africaine. Chaque procès de grande ampleur mobilise enquêteurs, traducteurs et dispositifs de protection des témoins que le budget centrafricain ne saurait porter seul. Un procès par contumace, s’il affirme le principe que nul n’est au-dessus des lois, expose aussi le tribunal au reproche d’une justice symbolique, privée de toute exécution possible de la peine. La frontière est étroite entre l’affirmation d’une norme et la mise en scène d’une impuissance. À chaque audience, l’institution doit aussi composer avec des témoins effrayés, dont la sécurité n’est jamais totalement garantie une fois les projecteurs éteints.

Car l’affaire Bozizé est aussi un dossier régional. L’ancien président, qui avait pris le pouvoir par les armes en 2003 avant d’être emporté dix ans plus tard par la coalition Séléka, conserve des relais et une capacité de nuisance que Bangui ne sous-estime pas. Son maintien en Guinée-Bissau, malgré le mandat d’arrêt, illustre les limites de la coopération judiciaire entre États africains, où la solidarité entre dirigeants l’emporte souvent sur l’entraide pénale. La Cour pénale internationale, saisie par ailleurs de pans du conflit centrafricain, observe : la répartition des rôles entre justice nationale, hybride et internationale demeure un chantier inachevé, miné par les rivalités de compétence et les calculs politiques.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas centrafricain, est celle de savoir ce que vaut une condamnation que l’on ne peut exécuter. Juger un ancien chef d’État absent, c’est inscrire dans le droit une vérité judiciaire et offrir aux victimes un récit reconnu, mais c’est aussi admettre que la justice s’arrête aux frontières d’un voisin complaisant. Pour la Centrafrique, et pour une Afrique qui cherche à bâtir ses propres mécanismes de responsabilité, le procès de Bossembélé pose un précédent : la justice transitionnelle ne se mesurera pas seulement à ses verdicts, mais à sa capacité à les faire respecter au-delà de la salle d’audience.