
En désignant le général Birame Diop pour la Commission de la CEDEAO, Dakar mise sur un militaire devenu diplomate. À quelques semaines du sommet de Freetown, prévu en juillet, la succession d’Omar Touray devient le révélateur d’une organisation cherchant à se reconstruire après le départ des trois États sahéliens.
Le 31 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye a officialisé ce que les chancelleries ouest-africaines pressentaient depuis l’hiver : le Sénégal présentera le général Birame Diop, son ministre des Forces armées, à la présidence de la Commission de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Le poste avait été attribué à Dakar lors du 68e sommet ordinaire, le 14 décembre 2025 à Abuja. Reste l’onction des chefs d’État, attendue en juillet à Freetown. Derrière la mécanique protocolaire, l’enjeu est lourd : désigner l’homme qui dirigera l’exécutif d’une organisation réduite à douze membres, convalescente depuis le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Avec quelque 400 millions d’habitants avant la sécession sahélienne, la CEDEAO se présentait comme le bloc d’intégration le plus avancé du continent ; elle doit désormais prouver qu’elle survit à l’amputation.
Birame Diop succéderait au Gambien Omar Alieu Touray, en fonction depuis le 3 juillet 2022 et dont le mandat de quatre ans s’achève. Le profil est singulier. Ancien chef d’état-major de l’armée de l’air sénégalaise, passé par les enceintes onusiennes et les cercles de réflexion stratégique, l’officier incarne une diplomatie de défense que Dakar veut désormais projeter à l’échelle régionale. La désignation respecte le principe de rotation entre États membres, mais elle intervient dans un contexte inédit : depuis le 29 janvier 2025, en application de l’article 91 du traité révisé, les trois pays de l’Alliance des États du Sahel ont quitté l’organisation, première fracture institutionnelle majeure depuis sa fondation en 1975. Le mandat de Touray aura été celui de tous les séismes : putschs en série, sanctions controversées contre Bamako puis Niamey, et menace, un temps brandie, d’une intervention militaire au Niger qui a précipité la rupture.
Pour amortir le choc, la CEDEAO a multiplié les gestes. Le sommet d’Abuja avait acté la création d’une troïka ministérielle, épaulée par un négociateur en chef et par le président de la Commission, chargée de maintenir un canal avec Bamako, Ouagadougou et Niamey. La tournée du chef de la diplomatie sénégalaise, Cheikh Niang, reçu ces derniers jours à Abidjan, Freetown et Lomé, prolonge cet effort : il s’agit de verrouiller les soutiens à la candidature de Diop tout en affichant l’unité d’une maison fragilisée. Le calcul de Dakar est clair : faire de la prochaine présidence un instrument de reconquête, plutôt qu’un simple poste de gestion. Le calendrier n’a rien d’anodin : Dakar veut transformer l’essai diplomatique avant que les divisions internes, entre tenants de la fermeté et partisans du dialogue, ne resurgissent au grand jour.
Sur le terrain, pourtant, l’écart entre l’affichage et la réalité saute aux yeux. Le retrait sahélien a désorganisé la coopération sécuritaire au moment où les groupes jihadistes étendent leur emprise du Liptako jusqu’aux lisières des États côtiers. Les populations frontalières du nord ivoirien, béninois et togolais paient déjà le prix d’un espace régional fragmenté, où la libre circulation et le partage du renseignement se sont distendus. Pour les commerçants, les transporteurs et les éleveurs transhumants, la rupture n’est pas une abstraction diplomatique : elle se mesure en postes de contrôle, en circuits déviés et en marchés perdus.
Entre les capitales et les citoyens, l’appareil communautaire lui-même vacille. Le Parlement de la CEDEAO, la Cour de justice et les agences techniques voient leur périmètre se réduire avec la sortie de trois États fondateurs et contributeurs. La question du financement se pose : le prélèvement communautaire, assis sur les importations, perd une part de son assiette, tandis que les chantiers monétaires, à commencer par l’éternel projet de l’éco, restent suspendus. Un futur président de la Commission héritera d’une institution sommée de faire plus avec moins, et de prouver sa pertinence à des opinions publiques de plus en plus séduites par le discours souverainiste de l’Alliance des États du Sahel. À douze, l’organisation perd près du tiers de sa superficie et un espace stratégique entre Sahel et littoral, sans pour autant réduire à proportion ses charges de fonctionnement.
C’est là que la candidature militaire prend son sens, et son risque. En portant un général, le Sénégal assume l’idée que la survie de la CEDEAO se joue d’abord sur le terrain sécuritaire, là où elle a le plus reculé. Mais le choix peut aussi nourrir le procès en illégitimité que lui intentent Bamako, Ouagadougou et Niamey, prompts à dénoncer une organisation alignée sur des intérêts étrangers et incapable d’empêcher les coups d’État qu’elle prétend sanctionner. Entre la fermeté affichée à l’égard des juntes et la nécessité de garder un pont avec le Sahel, la marge est étroite. Washington et Bruxelles, partenaires sécuritaires et bailleurs historiques, observent avec inquiétude un espace où l’influence russe progresse à mesure que celle de la CEDEAO recule. Un diplomate de la sous-région, cité par la presse, résume la contrainte : il faut « réarmer l’organisation sans la couper définitivement de ses voisins ».
En définitive, la succession d’Omar Touray n’est pas seulement une affaire de personne ; elle redessine les rapports de force au sein d’une Afrique de l’Ouest sommée de choisir entre deux récits d’intégration. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est celle de savoir si une CEDEAO amputée peut encore incarner un projet régional crédible, ou si elle se résignera à coexister avec une Confédération sahélienne décidée à lui disputer le monopole de la légitimité ouest-africaine. Le sommet de Freetown dira si Birame Diop hérite d’une présidence de reconstruction ou d’une présidence de liquidation.















