Onze camions, 1 700 hommes, des centaines de morts : le rapport publié le 10 juin par Human Rights Watch documente les crimes du M23 et de l’armée rwandaise au Nord-Kivu. Il accable aussi Kinshasa, et percute une négociation de Doha qui promet la paix sans dire un mot de la justice. 

Le 30 janvier 2025, onze camions quittent le stade de l’Unité de Goma avec environ 1 700 hommes à bord : soldats des Forces armées de la RDC, policiers, fonctionnaires, simples passants raflés par les hommes du M23 dans les quartiers, les hôpitaux, jusque dans les églises. Direction le nord, vers Rutshuru, puis les camps militaires de Rumangabo et de Tshanzu. C’est ce convoi que Human Rights Watch reconstitue dans le rapport publié le 10 juin 2026, au terme d’une longue enquête. Le constat est accablant : des centaines de détenus seraient morts dans ces camps au cours de l’année 2025, des témoins décrivent des fosses communes à Rumangabo, et l’imagerie satellitaire y a détecté des remaniements de terrain compatibles avec des inhumations de masse.

Dix-sept mois après la chute de Goma, le document tombe au plus mauvais moment pour les diplomaties mobilisées au chevet de l’est congolais. Depuis l’accord signé à Washington en juin 2025 entre Kinshasa et Kigali, adossé à des promesses d’investissements américains dans les minerais congolais, puis la déclaration de principes conclue à Doha sous médiation qatarie, la guerre du Nord-Kivu est censée s’acheminer vers un règlement négocié. Sur le terrain, rien de tel. Les lignes de front bougent peu, les combats se concentrent dans le territoire de Rutshuru, et le retrait de l’AFC/M23 des zones occupées, que le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya présente comme non négociable, reste lettre morte.

Le rapport frappe d’abord par ce qu’il établit. Human Rights Watch attribue au M23 et à l’armée rwandaise une campagne de recrutement forcé lancée au lendemain de la prise de Goma, des disparitions, des exécutions et des conditions de détention meurtrières dans les camps de Rumangabo et de Tshanzu. L’organisation qualifie ces faits de crimes de guerre et met en cause la chaîne de commandement rwandaise, dont elle documente la présence aux côtés des cadres de la rébellion. Kigali, qui n’a cessé de nier toute implication militaire directe au Congo malgré les rapports successifs du groupe d’experts des Nations unies, n’a pas répondu sur le fond.

Kinshasa n’en sort pas indemne. Le même document accuse le gouvernement congolais de soutenir des groupes armés responsables d’exactions graves : les Forces démocratiques de libération du Rwanda, héritières des génocidaires de 1994, et des factions Wazalendo accusées de violences, de détentions arbitraires et d’extorsion contre les déplacés autour de Goma. Cette symétrie embarrasse le président Félix Tshisekedi, qui a fait de la condamnation morale de Kigali l’axe central de sa diplomatie, des tribunes de l’ONU aux chancelleries européennes. Difficile de plaider la cause des victimes quand ses propres supplétifs figurent au banc des accusés, dans un conflit qui a déraciné plus de sept millions de personnes selon les Nations unies.

La justice congolaise, elle, avance sur un autre front. Le 5 juin, la Haute Cour militaire de Kinshasa a condamné à mort le colonel Jean de Dieu Mambweni pour son rôle dans l’assassinat, en mars 2017 au Kasaï, des experts onusiens Zaida Catalan et Michael Sharp. Condamné à dix ans de prison en première instance en 2022 pour de simples manquements, l’officier a vu les juges d’appel retenir contre lui le crime de guerre de meurtre, au terme de neuf années de procédure. La peine capitale, que la RDC n’exécute plus depuis 2003, vaudra dans les faits une réclusion à perpétuité. Le signal n’en est pas moins fort : la justice militaire peut juger les siens, jusqu’à reconnaître l’implication d’un officier supérieur dans un crime longtemps imputé à la seule milice Kamuina Nsapu.

C’est précisément ce que le processus de Doha ne prévoit pas. La déclaration de principes négociée au Qatar organise un calendrier de retrait et des négociations directes, mais reste muette sur le sort judiciaire des commandants mis en cause. Benjamin Mbonimpa, chef de la délégation rebelle à Doha, a d’ailleurs fixé la ligne : « L’AFC/M23 ne va pas reculer, même pas d’un seul mètre. » L’histoire récente du Kivu invite à la prudence. L’intégration des officiers du CNDP dans l’armée congolaise en 2009, présentée alors comme le prix de la paix, avait enfanté le M23 quatre ans plus tard. Le rapport de Human Rights Watch le rappelle implicitement : recycler l’impunité n’a jamais produit la stabilité dans la région des Grands Lacs.

La Cour pénale internationale, saisie de la situation congolaise depuis 2004, a annoncé en 2025 la relance de ses investigations sur le Nord-Kivu. Mais ses moyens sont comptés, ses procédures lentes, et aucune des médiations en cours ne conditionne le partage du pouvoir ou la levée des sanctions à la coopération judiciaire des belligérants. Les victimes de Rumangabo, elles, n’ont pour l’instant ni juges, ni exhumations, ni registre des disparus.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir si une paix durable peut s’écrire en marge de la justice. Le rapport publié le 10 juin ne condamne pas la négociation, il en éclaire le point aveugle : tant que Rumangabo restera un champ de fosses sans juges, tout accord signé à Doha ou à Washington reposera sur la parole de ceux que les enquêteurs désignent. Pour Félix Tshisekedi comme pour les médiateurs qataris et américains, la voie est étroite : exiger des comptes au risque de faire dérailler les pourparlers, ou les ajourner au risque de préparer la guerre suivante. Le Kivu, lui, sait déjà ce que produit l’impunité.