À Libreville, le président Brice Clotaire Oligui Nguema avance ses pions : remaniement, loi contre l’enrichissement illicite, rachat d’actifs pétroliers. Mais l’accord avec le FMI attendra fin 2026, le temps d’un audit de la dette. Entre refondation affichée et souveraineté revendiquée sur le manganèse, le pari gabonais se joue maintenant.

Au Gabon, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a fait de la refondation son mot d’ordre, et de l’assainissement budgétaire son test grandeur nature. Le 22 mai 2026, son conseil des ministres adoptait un projet de loi durcissant la répression de l’enrichissement illicite ; quelques jours plus tard, un remaniement écartait des figures de l’ancien sérail, dont le banquier Henri-Claude Oyima, pour promouvoir des proches comme Régis Immongault. Le message est calibré : l’État se réarme contre ses propres élites. Mais derrière la mise en scène d’un pouvoir qui moralise la vie publique, une équation autrement plus prosaïque attend le chef de l’État, et elle porte un nom, le Fonds monétaire international.

Il faut rembobiner. Le 30 août 2023, le coup d’État qui renversait Ali Bongo mettait fin à plus d’un demi-siècle de règne familial. Officier de la garde républicaine, Oligui Nguema a transformé l’interruption militaire en trajectoire civile, remportant la présidentielle d’avril 2025 avec près de 95 % des voix. Reste que l’héritage est lourd. L’économie demeure suspendue au pétrole, dont la production décline, et au manganèse, dont Moanda fait du Gabon le deuxième producteur mondial. La dette publique avoisine 70 % du produit intérieur brut, les arriérés s’accumulent, et l’accès aux marchés se paie cher. Pour financer la refondation, il faut de l’argent ; pour l’argent, il faut composer avec le FMI.

C’est là que le calcul gabonais se complique. Plutôt que de courir au guichet, Libreville a choisi la prudence souveraine. Un accord avec le FMI n’est plus attendu avant la fin 2026, et il sera précédé d’un audit de la dette, manière de solder les comptes de l’ère Bongo avant d’endosser de nouvelles conditionnalités. Le pari est politique autant que financier : montrer aux Gabonais que la rigueur n’est pas dictée de l’extérieur, mais décidée à Libreville. Dans le même temps, le pouvoir muscle son contrôle sur la rente. La reprise d’actifs pétroliers, après le rachat d’Assala Energy et la mainmise sur les intérêts de Tullow Oil, place la Gabon Oil Company au cœur du jeu. Et le gouvernement a tranché : l’exportation de manganèse brut sera progressivement interdite à l’horizon 2029, pour forcer une transformation locale et capter davantage de valeur.

L’intention est limpide, la trajectoire moins. Reprendre le pétrole et fermer la porte au minerai brut suppose des capitaux, des compétences techniques et des débouchés que le Gabon ne maîtrise pas seul. Eramet, par sa filiale Comilog, reste l’opérateur incontournable du manganèse, et la transformation métallurgique exige une électricité bon marché que le pays, malgré ses barrages, peine encore à garantir. À Moanda, la mine de Comilog produit chaque année plusieurs millions de tonnes de minerai, évacuées par le chemin de fer Transgabonais jusqu’au port d’Owendo ; bâtir sur place les fonderies capables de le transformer suppose des années d’investissement et une énergie qui fait encore défaut. La souveraineté affichée se heurte ainsi à une dépendance persistante envers les partenaires étrangers, chinois et européens en tête. Un cadre cité par la presse gabonaise résume la tension : nationaliser la ressource ne sert à rien si l’on n’a pas les moyens de la valoriser.

Sur le terrain budgétaire, la voie est tout aussi étroite. Repousser le FMI offre du temps politique, mais pas du temps économique. Les fonctionnaires, les entreprises créancières de l’État et les bailleurs scrutent la capacité de Libreville à payer ses arriérés et à tenir un cap crédible. La croissance, tirée par les industries extractives, reste insuffisante pour résorber un chômage des jeunes massif, et chaque mois sans accord rapproche l’échéance d’un refinancement coûteux sur les marchés internationaux. La loi contre l’enrichissement illicite, présentée comme l’étendard de la moralisation, est aussi un instrument : elle permet de viser des figures de l’ancien régime, de redistribuer les positions, et d’assurer que la refondation profite d’abord aux nouveaux fidèles. Entre vertu affichée et reconfiguration du pouvoir, la frontière est mince, et l’opposition, marginalisée, dénonce déjà une justice à géométrie variable.

Le rapport de force avec les bailleurs n’est pas qu’une affaire gabonaise. Il s’inscrit dans une vague continentale où des dirigeants issus de ruptures, du Sahel à l’Afrique centrale, revendiquent une maîtrise accrue de leurs ressources et négocient l’aide extérieure en position de force apparente. Le Gabon, membre de la CEMAC et adossé au franc CFA, ne dispose pourtant pas de la même latitude monétaire que les juntes sahéliennes. Sa souveraineté reste encadrée par la Banque des États de l’Afrique centrale et par la discipline régionale. Oligui Nguema joue donc sur deux tableaux : la fermeté du discours souverainiste à l’intérieur, la recherche d’un compromis acceptable avec le FMI à l’extérieur.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gabonais, est celle de savoir si la refondation par la souveraineté est soutenable sans rupture budgétaire. Repousser l’accord, reprendre la rente, interdire l’exportation brute : chacune de ces décisions a un coût immédiat et un bénéfice différé. Si l’audit de la dette débouche sur un programme crédible et si la transformation du manganèse trouve ses financements, le pari aura payé. Sinon, la refondation risque de n’être qu’un slogan plaqué sur une trésorerie exsangue. En définitive, l’épreuve du FMI n’est pas seulement une négociation technique ; elle dira si le Gabon d’Oligui Nguema invente un nouveau contrat avec ses ressources, ou répète, sous des habits neufs, la vieille économie de rente qu’il prétend enterrer.