À dix semaines d’un scrutin fixé au 13 août, le président zambien aborde sa réélection en position de force. La remontée du cuivre et la sortie de la restructuration de dette lui servent de bilan, tandis que la mort d’Edgar Lungu a laissé l’opposition exsangue. Reste une question : à quel prix démocratique ?

 

Lusaka, début juin 2026. À un peu plus de deux mois d’un scrutin fixé au 13 août, la campagne zambienne a basculé dans sa phase décisive, et elle ressemble de plus en plus à une formalité. Le 6 juin, Miles Sampa, chef d’une faction du Front patriotique, l’ancien parti au pouvoir, a publiquement rallié le président Hakainde Hichilema, qu’il décrit comme le candidat le plus solide de la course. Ce ralliement, loin d’être isolé, illustre une dynamique implacable : à dix semaines du vote, le chef de l’État aborde sa réélection en position de force, porté autant par son bilan que par l’effondrement de ses adversaires.

Le calendrier électoral s’est emballé depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, le 15 mai. Hichilema, élu en 2021 sur la promesse de redresser une économie laissée exsangue par son prédécesseur, sollicite un second mandat. Sa victoire de 2021 sur le sortant Edgar Lungu, obtenue dès le premier tour, avait été saluée comme une rare alternance imposée par les urnes sur le continent. Plusieurs petites formations, dont le Republican Progressive Party, le New Nation Party et le Party for National Unity and Progress, ont déjà annoncé leur soutien. Face à lui, l’opposition s’est délitée. La mort d’Edgar Lungu, en juin 2025, a privé le camp anti-Hichilema de sa figure de proue, déjà déclarée inéligible en décembre 2024. L’alliance Tonse a désigné en janvier le député Brian Mundubile comme candidat, sans parvenir à recréer l’élan d’antan. Privée de chef charismatique et minée par les querelles d’appareil, la coalition peine à présenter un front uni à moins de trois mois du vote.

Le président entend faire campagne sur les chiffres. Son administration met en avant une stabilisation macroéconomique réelle : reflux de l’inflation, reconstitution des réserves de change, autour de 6,4 milliards de dollars selon le Fonds monétaire international, et surtout la sortie d’une restructuration de dette qui faisait de la Zambie le premier pays à tester le Cadre commun du G20. La Zambie, qui fut en 2020 le premier pays africain à faire défaut à l’ère de la pandémie, a restructuré une dette extérieure de l’ordre de treize milliards de dollars au terme d’années de négociations laborieuses avec ses créanciers, de Pékin aux porteurs d’obligations. Le redémarrage des mines de Mopani et de Konkola, conjugué à la remontée des cours mondiaux, a relancé la production de cuivre, qui assure environ 70 pour cent des recettes d’exportation et 15 pour cent du produit intérieur brut du deuxième producteur africain du métal rouge. Le gouvernement vise un quasi-triplement de cette production d’ici le début de la prochaine décennie, pari sur lequel repose une large part de ses promesses sociales.

Mais sur le terrain, le bilan se heurte au scepticisme. La stabilisation des grands agrégats ne s’est pas encore traduite dans le quotidien des Zambiens, confrontés à un coût de la vie élevé et à des promesses de campagne jugées partiellement tenues. La désinflation reste fragile, la création d’emplois lente, et la richesse minière peine à irriguer une population dont une large part vit de l’économie informelle. Pour beaucoup d’électeurs, la sortie de la crise de la dette demeure une abstraction de marché, là où la facture d’électricité, le prix du maïs et l’accès à l’eau dictent réellement le vote. La sécheresse de 2024, qui a vidé les barrages du fleuve Zambèze et plongé le pays dans des délestages prolongés, a laissé des traces : ménages et entreprises gardent en mémoire les coupures à répétition, peu compatibles avec le récit du redressement.

À l’échelon des élites politiques, la recomposition profite au pouvoir. Le ralliement de transfuges du Front patriotique, comme Miles Sampa, vide l’opposition de sa substance et de son personnel. Mais cette fragmentation pose une question gênante : la force de Hichilema tient-elle à l’adhésion populaire ou à la faiblesse organisée de ses rivaux ? Plusieurs observateurs et organisations de la société civile dénoncent un terrain de jeu progressivement incliné, entre usage des ressources de l’État, pressions judiciaires et marginalisation des voix dissidentes, autant de griefs qui rappellent les travers naguère reprochés au régime sortant. Le paradoxe est cruel pour un dirigeant qui s’était lui-même posé, dans l’opposition, en victime de ces mêmes méthodes.

C’est là que se joue la réputation démocratique de la Zambie. Longtemps citée comme un modèle d’alternance pacifique en Afrique australe, après la défaite d’un président sortant dans les urnes en 2021, fait rare sur le continent, le pays risque de glisser vers une routine de domination d’un seul camp. La région, de Pretoria à Harare, observe : une victoire trop large de Hichilema, sur fond d’opposition décapitée, alimenterait le soupçon d’une démocratie qui se referme, quand bien même les urnes resteraient libres dans la forme.

En définitive, le scrutin du 13 août ne tranchera pas seulement entre un président et ses concurrents. Il dira si la stabilisation économique, célébrée par les bailleurs, suffit à fonder une légitimité durable, ou si elle masque l’érosion d’un pluralisme que la Zambie avait pourtant érigé en marque de fabrique. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas zambien, est celle de savoir si le redressement des comptes publics peut tenir lieu de projet démocratique. Pour Hichilema, la voie est étroite : gagner sans écraser, afin que la victoire annoncée ne se paie pas du discrédit du vote.