Investi le 24 mai, le successeur de Patrice Talon a réservé sa première sortie internationale au Nigeria, six mois après le putsch déjoué grâce aux avions d’Abuja. Entre menace jihadiste au Nord et tutelle du grand voisin, le quinquennat de l’ancien argentier s’ouvre sous contrainte.

Cotonou, début juin 2026. Six mois après avoir vu sa survie institutionnelle dépendre des chasseurs nigérians, le Bénin entre dans l’ère Wadagni par la porte étroite de la dépendance. Investi le 24 mai, Romuald Wadagni, ancien ministre de l’Économie et des Finances de Patrice Talon pendant près d’une décennie, n’a choisi ni Paris, ni Abou Dhabi, ni Bruxelles pour son premier déplacement de chef d’État. Il a choisi Abuja. Le 1er juin, il était reçu par Bola Tinubu à la résidence Bourdillon de Lagos, geste hautement symbolique pour un pays d’environ treize millions d’habitants dont la stabilité repose désormais, pour partie, sur la puissance de feu de son voisin de l’Est. Le message adressé à la sous-région était limpide : la continuité du régime passe par Abuja.

Le décor de cette dépendance s’est noué dans la nuit du 7 décembre 2025. Des éléments des Forces armées béninoises avaient lancé une attaque contre la résidence de Patrice Talon, à Cotonou. C’est l’intervention militaire nigériane, déploiement de troupes et d’avions de chasse, qui a permis de déjouer la tentative de coup d’État et de préserver l’ordre constitutionnel. Quelques mois plus tard, l’élection portait au pouvoir le dauphin désigné du président sortant, dans une continuité revendiquée. Économiste de formation, passé par les cabinets internationaux avant de devenir, dès 2016, l’argentier de Talon, Wadagni incarne moins un héritier politique qu’un gestionnaire promu au rang de garant de la stabilité voulue par son mentor. Le 24 mai, Wadagni formait son premier gouvernement. Le 5 juin, par décret, il nommait douze ministres-conseillers à la présidence. La plus commentée de ces nominations fut celle de Rachidi Gbadamassi, ancien député et figure d’influence du Nord, propulsé conseiller chargé de la Défense et de la Sécurité.

Ce choix dit l’obsession du nouveau pouvoir. En confiant la question sécuritaire à un poids lourd du septentrion, Wadagni cherche à arrimer politiquement les départements les plus exposés à la contagion sahélienne. La menace jihadiste, officiellement identifiée au Bénin depuis 2019, s’est dramatiquement intensifiée à partir de 2021. L’Alibori et l’Atacora, frontaliers du Niger et du Burkina Faso, sont devenus l’épicentre d’incursions attribuées au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans ainsi qu’à l’État islamique au Sahel. Pour contenir la poussée, Cotonou a lancé dès 2022 l’opération Mirador, déployant des milliers d’hommes le long de la frontière septentrionale, sans parvenir pour autant à enrayer des attaques qui ont coûté la vie à des dizaines de soldats. Pour un président qui a bâti sa réputation sur la rigueur budgétaire et sur la signature de la dette souveraine béninoise auprès des marchés internationaux, la guerre asymétrique du Nord constitue un terrain neuf, où les agrégats financiers ne suffisent plus.

Sur le terrain, l’écart entre l’affichage et le vécu reste béant. Les populations rurales du Nord, éleveurs, cultivateurs, commerçants des marchés frontaliers, vivent sous une double pression : celle des groupes armés et celle d’une riposte militaire parfois indistincte. Le tourisme dans la zone du parc W, jadis vitrine du pays, s’est effondré. Les déplacements forcés de populations fragilisent une agriculture vivrière déjà éprouvée par les aléas climatiques. Le pari de Wadagni, hérité de Talon, consiste à répondre par le développement autant que par les armes : désenclavement routier, électrification, emploi des jeunes. Mais ces chantiers se comptent en années, quand l’insécurité, elle, se mesure en semaines.

À l’échelon intermédiaire, l’appareil d’État et la classe politique se recomposent autour d’un homme qui n’avait jamais brigué de mandat électif avant d’accéder à la magistrature suprême. Technocrate respecté des marchés, Wadagni doit convertir un capital de crédibilité financière en autorité proprement politique. La nomination de barons régionaux, à l’image de Gbadamassi, vise à compenser ce déficit d’ancrage militant. Mais elle nourrit aussi la crainte d’un pouvoir qui reconduit les équilibres de l’ère Talon, marquée par un net resserrement de l’espace laissé à l’opposition. Les formations écartées ou affaiblies lors des scrutins précédents observent, méfiantes, un exécutif qui doit sa solidité à l’armée du voisin davantage qu’à un consensus national.

C’est là que la dimension géopolitique pèse de tout son poids. En recevant Wadagni avant tout autre partenaire, Tinubu a posé un jalon : le Nigeria, première économie et première armée d’Afrique de l’Ouest, entend redevenir le pivot sécuritaire du golfe de Guinée, à l’heure où la CEDEAO panse encore la plaie de son divorce avec l’Alliance des États du Sahel. Or Cotonou ne peut se résoudre à n’être qu’un protectorat. Wadagni s’emploie déjà à jouer les passerelles entre la CEDEAO et l’AES, courtisant Niamey et Ouagadougou pour rouvrir des corridors commerciaux vitaux à une économie portuaire. Pour le nouveau président, la voie est étroite : trop d’alignement sur Abuja l’exposerait aux représailles des juntes voisines, trop d’autonomie le priverait de son assurance-vie militaire.

En définitive, le quinquennat qui s’ouvre à Cotonou n’est pas seulement l’histoire d’une succession verrouillée. Il met à nu une vulnérabilité que partagent nombre de petits États côtiers d’Afrique de l’Ouest, pris en tenaille entre la poussée jihadiste venue du Sahel et la nécessité de s’adosser à un parrain régional. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas béninois, est celle de savoir si la stabilité d’un pays peut durablement reposer sur la garantie militaire d’un voisin, sans que la souveraineté n’en sorte hypothéquée. Romuald Wadagni a hérité d’un État sauvé par les autres. Il lui reste à démontrer qu’il saura, demain, le défendre seul.