En présentant un budget de 2 300 milliards de rands, Pretoria affiche la première stabilisation de sa dette en dix-sept ans. La flambée de l’or et un rand au plus haut depuis 2022 nourrissent l’embellie. Mais avec un chômage à 32,7 pour cent, le répit budgétaire reste un sursis fragile.

Début juin, le rand s’échangeait sous la barre des seize unités pour un dollar, au plus haut depuis 2022. Derrière cette fermeté monétaire, un signal rare pour l’Afrique du Sud : le ministre des Finances, Enoch Godongwana, assure que la dette publique atteindra son pic cette année avant de refluer. Pour la première fois en dix-sept ans, le ratio de la dette sur le produit intérieur brut cesse de grimper. Ce tournant, salué par les marchés, tient pourtant largement à un facteur que Pretoria ne maîtrise pas : la flambée du prix de l’or.

La mécanique de ce redressement est d’abord celle d’une rente. La hausse des cours de l’or et des autres métaux a gonflé les recettes d’exportation et les rentrées fiscales, tandis que le compte de réévaluation des réserves de change, le GFECRA, a permis de limiter les nouveaux emprunts. Le budget 2026-2027, d’un montant de 2 300 milliards de rands, en tire les conséquences. Le déficit consolidé se resserre, de 4,8 pour cent du PIB un temps anticipés à 4,5 pour cent en 2025-2026, avant de descendre vers 3,1 pour cent à l’horizon 2028. Le ratio d’endettement, à 78,9 pour cent cette année, doit revenir autour de 76,5 pour cent en 2028-2029, et le solde primaire passer d’un excédent de 0,9 pour cent à 2,3 pour cent du PIB. L’économiste Andrea Masia, de Morgan Stanley, y voit l’un des documents budgétaires les plus optimistes produits depuis longtemps par le Trésor. L’or, dont le cours a battu record sur record depuis 2024, a fait le reste : à lui seul, il a transformé en budget de soulagement un exercice que beaucoup annonçaient douloureux.

Forte de cette éclaircie, Pretoria a choisi de desserrer l’étau plutôt que de le resserrer. La hausse d’impôts de 20 milliards de rands un temps envisagée a été abandonnée. Les tranches de l’impôt sur le revenu et les abattements sont ajustés à l’inflation, le plafond d’investissement défiscalisé passe de 36 000 à 46 000 rands, celui de la déduction retraite de 350 000 à 430 000 rands. La Banque de réserve, qui a abaissé son taux directeur d’un point et demi depuis la fin 2024, accompagne le mouvement. Et le gouvernement d’union nationale, né de la coalition de 2024, présente cette stabilité comme la preuve qu’une alliance hétérogène peut gouverner sans déclencher de crise.

Reste que cette bonne nouvelle comptable se lit mal dans le quotidien des Sud-Africains. Au premier trimestre 2026, le taux de chômage a grimpé à 32,7 pour cent, contre 31,4 pour cent à la fin de 2025. En trois mois, le pays a compté 301 000 chômeurs supplémentaires, portant leur nombre à 8,1 millions, pendant que l’emploi reculait de 345 000 postes. Le taux de participation au marché du travail, tombé à 59 pour cent, n’avait jamais été aussi bas depuis 2022. L’Institut pour la justice économique résume la critique d’une formule sévère : ce budget profite d’abord aux plus aisés et comprime les plus pauvres. Mesuré au sens large, en incluant les actifs découragés qui ont cessé de chercher du travail, le sous-emploi frôle les 42 pour cent de la population active.

L’écart entre les comptes et la rue tient à un chiffre, celui de la croissance. Le Trésor table sur 1,6 pour cent en 2026, 1,8 pour cent en moyenne à moyen terme, et 2 pour cent seulement en 2028. Or aucune économie ne résorbe un chômage de masse à ce rythme. La discipline budgétaire stabilise les soldes, mais elle ne lève aucune des contraintes structurelles qui brident l’appareil productif : un réseau électrique convalescent après des années de délestages, des chemins de fer et des ports engorgés sous la houlette de Transnet, un investissement privé qui hésite encore à s’engager. La rente aurifère solde les arriérés du passé ; elle ne reconstruit pas l’offre de demain. Eskom, le monopole public de l’électricité, reste le symbole de cette panne : si les coupures les plus sévères ont reculé, la dette et la vétusté du réseau continuent de freiner la moindre relance industrielle.

Surtout, ce répit repose sur des fondations que Pretoria ne tient pas. Le prix de l’or peut se retourner, et le tirage sur le GFECRA est par nature un expédient ponctuel, non une ressource pérenne. La fermeté du rand doit autant aux flux mondiaux et à l’appétit des investisseurs pour le risque qu’à la vertu locale. Les détenteurs d’obligations souveraines saluent la trajectoire, mais ils guettent déjà le premier décrochage des cours. Pour le gouvernement d’union nationale, la voie est étroite : convertir une manne cyclique en réformes durables avant que le cycle des matières premières ne se referme, sous peine de voir l’embellie s’évaporer aussi vite qu’elle est apparue.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sud-africain, est celle de savoir ce que vaut un assainissement financé par une rente. Stabiliser la dette était un préalable indispensable, et l’Afrique du Sud vient de le franchir, ce qu’aucun gouvernement n’avait réussi depuis 2009. Mais tant que la croissance demeure inférieure à 2 pour cent et le chômage proche du tiers de la population active, l’embellie budgétaire restera un sursis plutôt qu’une transformation. En définitive, le budget 2026 n’est pas seulement un exercice de tenue de livres ; il pose la question que partagent tous les pays miniers du continent, du Botswana à la Zambie : comment transformer un bon prix de matière première en une économie qui crée des emplois, quand ce prix finit toujours par baisser ?