À peine sorti du défaut de 2022, le Ghana défie les marchés. À Londres, le président Mahama a jugé la dette africaine mal évaluée et fixé un cap : regagner la catégorie investissement en trois ans, tout en réclamant une restructuration de la dette plus rapide et plus juste.

Le 3 juin 2026, devant un parterre d’investisseurs réunis à Londres, le président ghanéen John Dramani Mahama a tenu un discours que peu de dirigeants africains osent assumer aussi crûment : la dette de leur continent, a-t-il affirmé, est « mal évaluée ». Aux côtés de son ministre des Finances, Cassiel Ato Forson, le chef de l’État a transformé une conférence d’affaires en plaidoyer politique, sommant les marchés et les agences de notation de cesser de faire payer à l’Afrique une prime de risque qu’aucun fondamental ne justifie. Le pays, premier producteur d’or du continent et grand exportateur de cacao et de pétrole, y fixait un cap aussi ambitieux qu’aventureux. Le discours, prononcé dans la City, visait autant les gérants de fonds présents que les capitales africaines qui suivent l’expérience ghanéenne.

Le propos n’a rien d’abstrait pour Accra. Le Ghana sort à peine du défaut de paiement de 2022, qui l’a contraint à restructurer sa dette extérieure comme sa dette intérieure. L’opération s’est faite sous le Cadre commun du G20, ce mécanisme censé coordonner créanciers publics et privés, mais que beaucoup, à commencer par Mahama, jugent trop lent et trop déséquilibré. « Les mécanismes de restructuration doivent devenir plus rapides, plus justes et plus inclusifs », a martelé le président. Derrière la formule, une conviction : tant que les défauts se règlent au rythme actuel, le coût de l’argent restera prohibitif pour des États pourtant solvables. Le Fonds monétaire international, dont le programme a accompagné l’ajustement ghanéen, salue les progrès mais réclame de la constance.

La feuille de route assumée par le gouvernement est claire, et risquée. Le ministre Forson a fixé un horizon : ramener le Ghana dans la catégorie investissement d’ici trois ans. Or les grandes agences internationales maintiennent aujourd’hui la note souveraine du pays plusieurs crans sous ce seuil, en territoire spéculatif, celui que le jargon financier appelle « junk ». Combler cet écart suppose une discipline budgétaire de fer, une inflation domptée et une crédibilité reconstruite auprès de créanciers échaudés. Accra parie qu’une trajectoire vertueuse, conjuguée à la remontée des cours de l’or, suffira à convaincre. Le pari est audacieux pour une économie qui, il y a trois ans encore, faisait défaut. L’inflation, qui avait dépassé les 50 % au plus fort de la crise, a nettement reflué, et le cedi a regagné un peu du terrain perdu.

Au-delà des salles de marché, l’enjeu est concret pour les Ghanéens. Une dette mieux notée, c’est un service de la dette allégé, donc des marges rendues à l’école, à la santé et aux infrastructures. À l’inverse, chaque cran de défiance se paie en intérêts qui amputent le budget social. Le pays a déjà encaissé le choc d’une restructuration qui a rogné l’épargne des ménages et des fonds de pension détenteurs d’obligations publiques. Promettre la catégorie investissement, c’est aussi promettre que les sacrifices consentis depuis 2022 finiront par produire des fruits tangibles, sous peine d’alimenter la lassitude d’une population sommée de patienter. Les porteurs d’obligations locales, souvent des retraités et des banques, gardent en mémoire les pertes encaissées, et tout faux pas raviverait la défiance intérieure.

Le message de Mahama dépasse les frontières du Ghana et rejoint un grief partagé sur tout le continent. À fondamentaux comparables, les États africains empruntent plus cher que leurs homologues d’autres régions émergentes, comme si une prime géographique s’ajoutait à l’analyse économique. La Banque mondiale rappelle que vingt-deux pays à faible revenu d’Afrique subsaharienne sont en situation de surendettement ou à haut risque de l’être. Pour ces économies, la question n’est pas seulement de rembourser, mais de refinancer à un taux soutenable. En portant le débat à Londres, Accra se pose en avocat d’une cause continentale : réformer les règles du jeu plutôt que subir les verdicts du marché. Le débat n’est pas neuf : économistes et institutions panafricaines plaident depuis des années pour une agence de notation continentale, jugée plus à même d’apprécier le risque réel.

Mais le rapport de force reste défavorable. Les agences de notation, les fonds et les créanciers privés ne se laissent pas fléchir par des discours, fussent-ils présidentiels. Ils attendent des chiffres, des excédents primaires, des réserves reconstituées. Réclamer un Cadre commun plus rapide se heurte à la prudence des créanciers, soucieux de ne pas créer de précédent, et à la défiance de la Chine, devenue prêteur majeur et peu encline à brader ses créances. Le Ghana avance ainsi sur une ligne de crête : trop de fermeté effraierait les marchés qu’il courtise, trop de docilité trahirait le message de souveraineté qu’il entend faire passer. Les investisseurs se souviennent aussi que la promesse de rigueur a déjà été faite, puis trahie, par d’autres capitales de la région.

Pour Accra, la voie est étroite : convaincre les investisseurs de sa rigueur tout en contestant le système qui les juge. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ghanéen, est celle de savoir si l’Afrique peut renégocier le prix de son risque sans d’abord prouver, dossier par dossier, qu’elle le maîtrise. La prime de risque africaine n’est pas seulement une donnée technique : elle redessine les marges de manœuvre budgétaires de tout un continent. En se fixant trois ans pour regagner la catégorie investissement, le Ghana a transformé une ambition comptable en test politique. Le verdict, lui, ne se rendra pas à Londres, mais dans les comptes publics d’Accra.