Le Soudan du Sud a demandé la fermeture d’une base militaire égyptienne installée à Pagak, à la triple frontière avec le Soudan et l’Éthiopie. Un geste discret qui en dit long : dans la bataille du Nil, Juba penche désormais du côté d’Addis-Abeba et de son grand barrage.

Le geste est discret, presque feutré, mais sa portée est considérable. Début juin, plusieurs sources régionales ont confirmé que Juba a demandé la fermeture d’une base militaire égyptienne installée à Pagak, dans l’État du Haut-Nil, à la charnière des frontières du Soudan du Sud, du Soudan et de l’Éthiopie. L’information, révélée dès le 9 mai par un journal soudanais, décrit une directive « urgente » ordonnant la fin des activités militaires égyptiennes dans la zone. Un responsable du Caire, cité par la presse, évalue le contingent à environ 260 hommes, employés à l’appui technique, à la formation et à des systèmes avancés de surveillance et de coordination logistique.

L’emplacement n’a rien d’anodin. Pagak commande une position avancée à portée des cours d’eau qui alimentent le bassin du Nil et, plus loin, le grand barrage de la Renaissance éthiopien. Pendant des années, Le Caire a cultivé ces points d’appui périphériques comme autant de fenêtres d’observation sur un ouvrage qu’il a longtemps considéré comme une menace existentielle pour sa part des eaux. Mais la donne a changé. Le barrage est désormais pleinement opérationnel, ses turbines tournent, son remplissage est achevé. La valeur d’un petit avant-poste de renseignement, pensé pour surveiller ou pour signaler une capacité de nuisance, s’est effondrée à mesure que le fait accompli s’imposait.

Pour saisir l’enjeu, il faut remonter à la doctrine que Le Caire défend depuis des décennies. Héritière des accords de 1929 et de 1959, l’Égypte a longtemps érigé sa part des eaux du Nil en ligne rouge non négociable, allant jusqu’à brandir, au plus fort de la crise, la menace d’une intervention. Cette posture, efficace tant que l’ouvrage n’était qu’un chantier, a perdu de sa force le jour où les vannes se sont ouvertes. Il restait à l’Égypte ses relais diplomatiques et ses points d’appui en amont ; Pagak comptait parmi les plus discrets.

C’est dans ce vide stratégique que s’inscrit le choix de Juba. Fin 2024, le Soudan du Sud avait déjà adhéré à l’accord-cadre de coopération du bassin du Nil, ce traité que Le Caire et Khartoum ont longtemps combattu parce qu’il remet en cause les « droits historiques » égyptiens sur le fleuve. En demandant le départ des soldats égyptiens, le plus jeune État du monde confirme un basculement vers le camp d’Addis-Abeba et des riverains d’amont, qui plaident pour un partage négocié plutôt que pour la perpétuation d’un ordre hérité de la période coloniale.

Les ressorts de ce choix sont d’abord économiques. La guerre qui ravage le Soudan depuis 2023 a fragilisé la route d’exportation du pétrole sud-soudanais, dont les oléoducs traversent le territoire de son voisin du nord jusqu’à Port-Soudan. Chaque interruption de cette artère prive Juba de l’essentiel de ses recettes, dans un pays où le brut finance presque tout le budget. Faute d’alternative immédiate, le gouvernement de Salva Kiir se tourne vers l’Éthiopie, dont le poids économique, les réseaux de transport et l’influence régionale deviennent vitaux pour sa survie financière. Entretenir une base au service des intérêts du Caire, en froid avec Addis-Abeba, devenait un luxe coûteux et contradictoire.

Il y a aussi un calcul de préservation. En proie à ses propres fractures internes, le Soudan du Sud n’a aucun intérêt à se transformer en théâtre par procuration de la rivalité entre Le Caire et Addis-Abeba. Éloigner les forces étrangères d’une zone frontière aussi sensible, c’est se ménager une marge de manœuvre dans un voisinage où le Soudan en guerre, l’Éthiopie en quête de débouché maritime et les puissances du Golfe avancent leurs pions. Pour le président Kiir, fragilisé sur le plan intérieur, le retrait égyptien est aussi un signal de souveraineté adressé à son opinion.

Le calcul de Juba s’inscrit dans un échiquier plus large. L’Éthiopie, en quête d’un accès à la mer, multiplie les manœuvres sur la Corne, de la côte somalienne aux ports érythréens, tandis que les monarchies du Golfe financent ports et terres agricoles le long de la mer Rouge. Le Soudan du Sud, lui, doit composer avec ses propres fragilités : une paix intérieure jamais consolidée, des élections sans cesse repoussées, une économie suspendue au cours du brut. Choisir Addis-Abeba, c’est parier sur le voisin dont dépend, concrètement, l’acheminement de son pétrole.

Reste à mesurer la solidité de ce réalignement. L’Égypte ne renonce jamais facilement à ce qu’elle considère comme une question de sécurité nationale, et elle conserve d’autres leviers, du Soudan en guerre aux équilibres de la mer Rouge. Le rapprochement entre Juba et Addis-Abeba pourrait n’être que tactique, dicté par l’urgence pétrolière plus que par une conviction durable. Mais la symétrie ancienne, celle d’un Nil géré depuis l’aval, vacille un peu plus.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de Pagak, est celle de savoir si le bassin du Nil bascule pour de bon d’une logique de « droits historiques » vers une logique de coopération entre riverains, maintenant que le barrage éthiopien est une réalité irréversible. En définitive, la fermeture d’une modeste base de 260 hommes n’est pas un épisode militaire ; elle révèle le déplacement d’un centre de gravité géopolitique, du Caire vers Addis-Abeba, que des décennies de diplomatie du fleuve n’avaient pas suffi à acter.