
Le 1er juin, cinquante des cinquante-quatre États africains ont convergé vers Séoul pour le premier sommet ministériel Corée-Afrique. Derrière les minerais critiques et les chaînes d’approvisionnement, la Corée du Sud cherche sa place dans une compétition de ressources où la Chine conserve une longueur d’avance.
À Séoul, le 1er juin, la photo de famille avait quelque chose d’inédit. Cinquante des cinquante-quatre États africains, l’Union africaine et la Banque africaine de développement réunis pour la première réunion ministérielle Corée-Afrique, sous un intitulé prudent : « Partenariat pour des réponses conjointes aux défis mondiaux ». Le chef de la diplomatie sud-coréenne, Cho Hyun, a ouvert les travaux en rappelant l’importance stratégique grandissante du continent à l’heure où les chaînes d’approvisionnement se fragmentent. Le lendemain, le président Lee Jae Myung devait recevoir une vingtaine de délégations avant un forum d’affaires consacré au commerce, à l’investissement et à la résilience industrielle.
La mécanique diplomatique est désormais bien huilée. Après le tout premier sommet Corée-Afrique de juin 2024, déjà tenu à Séoul, la réunion de cette semaine institutionnalise un rendez-vous appelé à se répéter. Le cœur du dossier tient en deux mots : minerais critiques. Dans leur déclaration conjointe, les ministres ont reconnu l’importance stratégique des métaux qui alimentent les centres de données pour l’intelligence artificielle, les véhicules électriques et les batteries, et se sont engagés à promouvoir un approvisionnement stable tout en accroissant la valeur ajoutée locale en Afrique. Les deux camps ont convenu de tenir une deuxième édition de leur Dialogue sur les minerais critiques, lancé l’an passé.
Le vocabulaire, soigneusement calibré, traduit une réalité géoéconomique. Quatrième puissance manufacturière d’Asie, la Corée du Sud dépend lourdement d’intrants qu’elle ne possède pas. Ses champions de la batterie et du semi-conducteur, de LG à Samsung en passant par POSCO, ont besoin de cobalt, de lithium, de graphite et de terres rares, dont la transformation reste aujourd’hui largement contrôlée par la Chine. En s’arrimant aux producteurs africains, Séoul cherche à diversifier ses sources et à réduire une vulnérabilité que la rivalité sino-américaine a muée en risque stratégique. Le continent, qui détient une part décisive des réserves mondiales de plusieurs de ces métaux, devient un point de passage obligé de la transition énergétique.
La géographie de cette dépendance est connue. La République démocratique du Congo fournit l’essentiel du cobalt mondial, le Zimbabwe et le Mali montent en puissance sur le lithium, l’Afrique du Sud règne sur les métaux du groupe du platine, le Mozambique et Madagascar comptent parmi les gisements de graphite les plus prometteurs. À Séoul, les ministres de ces pays savent qu’ils détiennent une carte rare, au moment où Washington et Bruxelles cherchent eux aussi à desserrer l’étreinte chinoise sur le raffinage. La Corée se présente moins en rivale qu’en cliente attentive, prête à payer le prix de la sécurité d’approvisionnement.
L’enjeu, pour les capitales africaines, est de ne pas rejouer le scénario de l’extraction brute. La promesse coréenne d’accroître la valeur ajoutée locale rencontre une exigence devenue récurrente, de Kinshasa à Harare : transformer sur place plutôt qu’exporter le minerai non raffiné. Entre la formule diplomatique et l’usine de raffinage, la distance demeure pourtant considérable. La Corée arrive tard, et en position modeste. Son commerce avec le continent ne représente qu’une fraction de celui de la Chine, premier partenaire commercial de l’Afrique depuis plus de quinze ans, et il pèse peu face aux offensives parallèles de l’Inde, du Japon, de la Turquie et des monarchies du Golfe.
Là où Pékin avance des infrastructures financées par sa banque d’import-export et Tokyo une longue tradition d’aide, Séoul mise sur la technologie, la formation et un récit de développement : celui d’un pays passé en une génération de la pauvreté au club des économies avancées. L’argument séduit, car il parle d’industrialisation là où d’autres parlent de matières premières. Mais il ne garantit ni capitaux ni transfert industriel. Pour les États africains, la voie est étroite : capter l’intérêt coréen sans se laisser réduire au rôle de simple fournisseur de roches.
Le précédent de 2024 invite d’ailleurs à la prudence. Le premier sommet avait accouché de promesses d’aide, de prêts concessionnels et de protocoles d’entente, dont la traduction concrète reste difficile à mesurer deux ans plus tard. Les déclarations d’intention abondent ; les chaînes de transformation, elles, se comptent encore sur les doigts d’une main. Entre l’annonce et l’usine, c’est tout le sérieux d’un partenariat qui se juge.
Les normes environnementales, sociales et de transparence inscrites dans la déclaration commune offrent un levier, à condition que les gouvernements aient la capacité et la volonté de les faire respecter. La multiplication des sommets, de Pékin à Washington, de New Delhi à Séoul, crée un marché de l’attention où le continent peut, en théorie, faire monter les enchères. Encore faut-il négocier en bloc, ce que l’Union africaine peine à imposer à des membres souvent en concurrence pour les mêmes investisseurs. La coopération coréenne, à travers son agence d’aide et son fonds de prêts concessionnels, dessine une boîte à outils encore modeste au regard des besoins.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul rendez-vous de Séoul, est celle de savoir si cette diplomatie des sommets profitera réellement aux producteurs ou se bornera à redistribuer d’anciens rôles sous des habits neufs. La Corée du Sud a les moyens technologiques d’un partenariat de transformation, pas seulement d’extraction ; elle a aussi intérêt, pour sécuriser ses propres approvisionnements, à voir émerger des chaînes de valeur africaines plus intégrées. Le test viendra des contrats, pas des communiqués : une usine de précurseurs de batteries, un programme d’ingénieurs adossé à un engagement d’achat. En définitive, le sommet de Séoul ne mesure pas seulement la courtoisie diplomatique ; il mesure la capacité du continent à convertir la convoitise mondiale pour ses sous-sols en industrialisation durable, plutôt qu’en une énième ruée minière repeinte aux couleurs de la transition énergétique.















