
À Kurmuk, sur la frontière éthiopienne, l’armée soudanaise reprend du terrain. À Tine, sur la frontière tchadienne, un drone des paramilitaires fauche un marché. En trois ans, la guerre a quitté Khartoum pour ses lisières. Là se joue désormais la partition silencieuse d’un pays coupé en deux.
Le 24 mai 2026, un drone des Forces de soutien rapide s’est abattu sur le marché de Tine, dernière poche tenue par l’armée régulière au Darfour, à un jet de pierre de la frontière tchadienne. Des dizaines de civils sont morts. Deux jours plus tard, à mille kilomètres de là, l’armée soudanaise annonçait avoir repris cinq localités autour de Kurmuk, sur la frontière éthiopienne. Mêmes acteurs, deux théâtres opposés, une même logique : après trois ans de guerre, le conflit soudanais a déserté le centre du pays pour se livrer à ses frontières.
Depuis avril 2023, le Soudan se déchire entre deux généraux : Abdel Fattah al-Burhan, à la tête des Forces armées soudanaises, et Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti, qui commande les Forces de soutien rapide. Plus de 150 000 morts, des millions de déplacés, une famine documentée. La chute d’El Fasher, en octobre 2025, a scellé l’emprise des paramilitaires sur le Darfour, où l’ONU a relevé des crimes de guerre et une campagne à caractère génocidaire contre les communautés non arabes. À l’est, l’armée a repris Khartoum et tient la vallée du Nil. Le pays se fige peu à peu sur une ligne de partage qui court du nord au sud, séparant un Soudan de l’armée d’un Soudan des milices.
La bataille de Kurmuk éclaire le premier enjeu : les lignes d’approvisionnement. En reprenant Al Baraka puis les localités de Qaysan, l’armée cherche moins à conquérir un bout du Nil Bleu qu’à couper aux paramilitaires leur cordon logistique vers l’Éthiopie. Kurmuk est un verrou. Qui le tient contrôle un corridor de ravitaillement et une porte vers le centre du pays. La guerre soudanaise n’est plus une guerre de villes ; c’est une guerre de routes, de carburant et de frontières poreuses, où le contrôle d’un poste-frontière vaut celui d’une capitale de province.
À l’ouest, la logique est inverse mais le ressort identique. Maîtres de presque tout le Darfour, les paramilitaires veulent réduire Tine, ultime verrou de l’armée adossé au Tchad. La frontière tchadienne, longtemps soupçonnée d’abriter les voies d’armement des Forces de soutien rapide, devient un sanctuaire et un objectif. Frapper un marché, c’est vider une ville de ses habitants avant de la prendre. La méthode, éprouvée à El Fasher, transforme le déplacement forcé en arme de guerre et fait des civils la cible, non le dommage collatéral.
De ces deux fronts naît une troisième réalité : la régionalisation. En se collant aux frontières, la guerre aspire les voisins. L’Éthiopie, le Tchad, le Soudan du Sud, l’Égypte et les puissances du Golfe ont chacun un intérêt, une crainte ou un protégé dans la partie. Les organisations chargées de la paix peinent à suivre. La médiation de Doha, un temps présentée comme une percée, n’a pas empêché les belligérants de consolider leurs arrières. Le Quad réunissant Washington, Le Caire, Riyad et Abou Dhabi parle de trêve quand le terrain, lui, entérine la coupure. Selon l’ACLED, le centre de gravité des combats glisse vers le Kordofan, charnière entre les deux Soudans, signe que la ligne de fracture se stabilise au lieu de se refermer.
Derrière les cartes, il y a les corps. Le conflit soudanais est devenu, selon les agences onusiennes, la plus grande crise de déplacement au monde : plus de douze millions de personnes arrachées à leur foyer, des zones entières où la famine n’est plus un risque mais un fait. À Tine comme à El Fasher, frapper les marchés et tarir les routes ne relève pas de la bavure : c’est une méthode qui fait de la faim et de l’exil des armes à part entière. La frontière que l’on dispute est aussi celle que fuient, à pied, des dizaines de milliers de civils.
La diplomatie, elle, court derrière le terrain. Chaque format, l’IGAD, l’Union africaine, le Quad, la table de Doha, propose sa feuille de route, mais aucun n’a de prise sur des belligérants qui n’ont pas intérêt à perdre ce qu’ils viennent de gagner. Tant qu’une victoire totale reste hors de portée et qu’aucun parrain étranger ne coupe les vivres à son protégé, les armes parlent plus fort que les envoyés spéciaux. Le statu quo armé finit par ressembler à une solution, faute d’en être une.
Cette partition de fait a un coût qui ne figure sur aucune carte d’état-major. Deux administrations rivales émettent déjà leurs propres documents, lèvent leurs taxes, nomment leurs gouverneurs. L’économie de guerre, l’or du Darfour exporté via le Tchad et les Émirats d’un côté, les ressources du Nil et de la mer Rouge de l’autre, finance et prolonge la fracture. Plus la ligne dure, plus elle se naturalise. Le risque n’est pas seulement militaire : c’est qu’un cessez-le-feu, le jour où il viendra, ne fasse qu’entériner deux Soudans là où il n’en existait qu’un.
Reste la question que personne, à Khartoum comme à Nyala, ne veut poser tout haut : et si la guerre avait déjà choisi sa fin ? Ni Burhan ni Hemedti ne semblent capables de reprendre le pays entier ; aucun ne consent à le partager. Entre une victoire hors d’atteinte et un compromis inavouable, la frontière devient l’arbitre par défaut. Kurmuk et Tine, deux noms inconnus hier, disent désormais où passe la ligne. Tant que les voisins y trouveront leur compte, la communauté internationale pourra multiplier les conférences : le Soudan, lui, continuera de se défaire à ses marges, loin des caméras et des médiateurs.















