
Quarante-deux milliards de dollars, deux majors, un gisement offshore resté dans les limbes pendant une décennie. La Tanzanie veut signer en 2026 l’accord qui transformerait son gaz en richesse. Mais le temps joue contre Dar es Salaam, à l’heure où le monde regarde déjà l’après-pétrole.
Au large des côtes méridionales de la Tanzanie dorment quelque cinquante-sept mille milliards de pieds cubes de gaz naturel. Découvert il y a plus de dix ans, ce trésor offshore n’a, depuis, produit qu’une chose : de l’attente. Querelles fiscales, valse des gouvernements, prudence des compagnies, le projet d’usine de liquéfaction de Lindi est resté dans les limbes pendant qu’ailleurs, le marché mondial du gaz se redessinait. En 2026, Dar es Salaam veut en finir avec l’enlisement. L’enjeu : un accord à quarante-deux milliards de dollars, et la promesse, enfin, de transformer la rente en richesse.
Le dossier a un calendrier et des acteurs. Les majors Shell et Equinor pilotent un consortium qui vise la signature d’un accord avec l’État hôte, le host government agreement, d’ici le milieu de l’année 2026. Ce texte, qui doit fixer le partage fiscal, les garanties et le cadre juridique du projet, conditionne la décision finale d’investissement. Sans lui, rien ne se construit. La présidente Samia Suluhu Hassan, arrivée au pouvoir en 2021, a fait de la relance de ce chantier un marqueur de sa politique économique, rompant avec les années d’atermoiements de son prédécesseur. Le message envoyé aux investisseurs est limpide : la Tanzanie est de nouveau ouverte aux affaires.
Le moment n’est pas choisi au hasard. L’Afrique connaît en 2026 une vague d’investissements amont dans les hydrocarbures estimée à quarante et un milliards de dollars, selon le cabinet Moore Global. Le continent gazier se réveille, et la concurrence est rude. Au Mozambique voisin, TotalEnergies a relancé en janvier 2026 son projet de vingt milliards et demi de dollars, gelé pendant plus de quatre ans par l’insurrection du Cabo Delgado, avec une première production attendue pour 2029. Plus à l’ouest, le champ Grand Tortue Ahmeyim, à cheval sur la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie, poursuit sa montée en puissance. La fenêtre est ouverte, mais elle ne le restera pas indéfiniment. Chaque année perdue rapproche la Tanzanie d’un monde qui consomme moins de gaz.
La géoéconomie ajoute sa pression. La guerre en Ukraine a, un temps, fait du gaz africain une promesse de diversification pour une Europe pressée de tourner le dos à Moscou. Mais cette aubaine est à double tranchant : les contrats de long terme que réclament les majors pour sécuriser un investissement de plusieurs dizaines de milliards se heurtent à des acheteurs européens qui, eux, promettent de réduire leur consommation de gaz d’ici 2040. L’Asie, et singulièrement la Chine et l’Inde, apparaît dès lors comme le débouché le plus crédible pour le futur gaz tanzanien, ce qui replace Dar es Salaam dans la grande rivalité des routes énergétiques de l’océan Indien.
Le précédent mozambicain plane sur toute la séquence. À quelques centaines de kilomètres au sud, le mégaprojet de TotalEnergies a montré qu’une découverte géante pouvait virer au piège sécuritaire, l’insurrection du Cabo Delgado ayant gelé le chantier pendant plus de quatre ans. La Tanzanie, plus stable, en tire un argument commercial autant qu’un avertissement : la richesse gazière attire les convoitises et fragilise les régions productrices. Sécuriser le site de Lindi, partager équitablement la rente avec les populations locales, désamorcer le ressentiment, voilà des conditions aussi décisives que le partage fiscal négocié avec les compagnies.
Car c’est là toute l’ambiguïté du pari. Le gaz est vendu, partout sur le continent, comme l’énergie de transition par excellence, le combustible censé accompagner l’industrialisation africaine sans la culpabilité du charbon. L’argument a sa force : un Africain sur deux n’a toujours pas accès à l’électricité, et le gaz tanzanien pourrait alimenter centrales, usines et réseaux régionaux. Mais le temps long des hydrocarbures se heurte au calendrier de la décarbonation mondiale. Une usine de liquéfaction sanctionnée en 2026 ne produira pas avant le début des années 2030, pour amortir ses coûts sur deux ou trois décennies, soit précisément la période où la demande des marchés solvables, en Europe et en Asie, est censée décliner. Le risque de l’actif échoué, ces infrastructures rendues obsolètes avant d’avoir été rentabilisées, n’est pas une vue de l’esprit.
À cette incertitude de marché s’ajoute une question de souveraineté. La Tanzanie veut éviter le piège classique de l’économie d’enclave, où le gaz s’exporte par méthanier sans irriguer le tissu local. Dar es Salaam plaide pour une part de la production réservée au marché intérieur et régional, pour des contenus locaux ambitieux, pour des recettes qui financent autre chose que le service de la dette. Les majors, elles, raisonnent en rendement et en délai de retour sur investissement. Tout l’art de la négociation en cours consiste à trouver le point où l’intérêt national et la rentabilité privée se rejoignent, sans que l’un ne sacrifie l’autre. L’histoire récente du continent, du Nigeria à l’Angola, regorge de contrats déséquilibrés que les États ont fini par regretter.
Reste l’essentiel, que nul accord ne garantit : la capacité de transformer une manne en développement. Le gaz n’a jamais, à lui seul, sorti un pays de la pauvreté ; mal géré, il a souvent fait le contraire, gonflant la corruption et la dépendance à une rente volatile. La Tanzanie a, sur ce point, l’avantage de partir tard, et donc instruite des échecs des autres. Si l’accord de 2026 se signe, Dar es Salaam franchira la première marche. Mais ce n’est pas la signature qui dira la réussite du pari : c’est ce que le pays fera, ou non, des décennies de revenus susceptibles de suivre. À supposer que le monde veuille encore, d’ici là, de son gaz.















