
Vingt-cinq millions de dollars australiens, une ceinture cuprifère méconnue, un géant minier qui parie sur l’avenir. En s’invitant dans le Kalahari, BHP offre au Botswana un début de réponse à sa hantise : que vaudra Gaborone quand le diamant, qui fait encore l’essentiel de ses exportations, aura cessé de briller ?
Le geste est passé presque inaperçu, et il pourrait pourtant compter parmi les plus lourds de la décennie pour le Botswana. Le groupe australien BHP, première capitalisation minière de la planète, a engagé vingt-cinq millions de dollars australiens dans des projets d’exploration menés par la société Cobre, dans la ceinture cuprifère du Kalahari. L’accord, structuré en « earn-in », permet au géant de monter jusqu’à soixante-quinze pour cent de prospects cuivre-argent. Pour Gaborone, ce n’est pas une transaction de plus : c’est un test grandeur nature de sa capacité à exister après le diamant.
Car le Botswana vit sous une épée de Damoclès. La pierre précieuse assure encore l’écrasante majorité de ses recettes d’exportation et une part déterminante de ses recettes budgétaires. Or le diamant va mal : concurrence du diamant de synthèse, déstockage mondial, difficultés de De Beers, partenaire historique du pays au sein de la coentreprise Debswana. La récession qui a menacé l’économie en 2024 et 2025 a agi comme un électrochoc. Un pays cité pendant des décennies en modèle de bonne gestion découvre qu’il a bâti sa prospérité sur une seule ressource, et que cette ressource se déprécie sans prévenir.
Le changement politique a accéléré la prise de conscience. En octobre 2024, Duma Boko a mis fin à près de soixante ans de domination du Parti démocratique du Botswana, le BDP, qui gouvernait sans partage depuis l’indépendance. Le nouveau président a fait de la diversification minière une priorité affichée : métaux de base, charbon, minerais critiques. Son administration a multiplié les ouvertures, d’un accord d’exploration entre l’Institut géoscientifique du Botswana et Minerals Development Oman à un rapprochement avec les capitaux du Golfe et de l’Europe. Le cuivre du Kalahari est devenu la pièce maîtresse de cette stratégie de survie économique.
Le premier intérêt de l’opération tient à son calendrier géopolitique. Le monde s’arrache les minerais critiques, et l’Afrique australe est devenue un champ de bataille discret entre Washington et Pékin. La Zambie voisine, premier producteur régional de cuivre, fait durer ses négociations avec les États-Unis sur l’accès à ses minerais et à ses données. Le corridor de Lobito, soutenu par les Occidentaux pour évacuer le cuivre vers l’Atlantique, recompose la carte logistique du continent. En attirant un acteur de la taille de BHP, le Botswana se place sur cette carte, là où il n’était jusqu’ici qu’un nom associé au diamant et à la stabilité. Le calendrier n’a rien d’anodin. Avec la transition énergétique, la demande mondiale de cuivre, métal des réseaux électriques et des véhicules à batterie, est promise à un quasi-doublement d’ici le milieu du siècle. Se positionner aujourd’hui, c’est miser sur la vente, demain, d’une ressource dont chacun aura besoin, à un prix que la rareté soutiendra durablement.
Le deuxième intérêt est industriel, et il est nettement plus incertain. Un accord d’exploration n’est pas une mine. Entre les premiers forages et la première tonne de cuivre exportée, il faut compter des années, des milliards et une longue succession d’aléas géologiques, financiers et réglementaires. Le Botswana a déjà connu des promesses cuprifères déçues : la ceinture du Kalahari a fait rêver plus d’investisseurs qu’elle n’a tenu de gisements véritablement rentables. Miser l’après-diamant sur une ressource encore largement hypothétique, c’est jouer l’avenir d’un pays à un horizon que personne ne maîtrise réellement.
Le troisième intérêt, le plus décisif, concerne la valeur ajoutée. Le Botswana a tiré une leçon amère du diamant : exporter brut, c’est laisser l’essentiel de la rente aux maisons de négoce et de taille de Londres, d’Anvers ou de Dubaï. Le pays a longtemps bataillé pour rapatrier la valorisation de ses pierres et déplacer une partie de la filière sur son sol. La même question se posera, demain, pour le cuivre. La raffinerie de quatre milliards de dollars annoncée avec la Namibie voisine montre que Gaborone l’a compris : sans transformation locale, le cuivre ne sera qu’un diamant de plus, une rente exportée et une dépendance reconduite.
Reste un risque que les communiqués passent soigneusement sous silence. La diversification ne se décrète pas ; elle se finance, se gouverne et se négocie face à des partenaires plus puissants que l’État qui les accueille. Vingt-cinq millions de dollars australiens, à l’échelle de BHP, sont une mise de reconnaissance, pas un engagement irréversible. Le rapport de force entre un pays de deux millions et demi d’habitants et le premier groupe minier mondial penche structurellement du mauvais côté. Tout dépendra de la capacité de Gaborone à imposer ses conditions : contenu local, fiscalité équitable, partage de la production.
Le pari du cuivre dira donc si le Botswana a vraiment retenu la leçon du diamant ou s’il se contente d’en changer la couleur. La réussite ne se mesurera pas au nombre d’accords signés, mais à la part de la chaîne de valeur que le pays parviendra à garder chez lui. Entre la malédiction de la rente unique et la promesse d’une économie minière diversifiée, il existe un chemin étroit, fait de négociations dures et de patience. Gaborone vient d’y poser le premier pied. Le pays avance avec un atout que beaucoup de ses voisins lui envient : des institutions solides, une réputation de probité et une dette longtemps maîtrisée, soit le capital de confiance qu’exige toute négociation avec un géant mondial. Le plus difficile, comme toujours, commence maintenant.














