
Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais sort de nouveau renforcé des législatives de mai 2026. Mais derrière la mécanique électorale bien rodée du régime de Paul Biya, une question que personne n’ose poser officiellement s’impose avec une urgence croissante : qui succédera à un président de 93 ans, et dans quelle stabilité ?
La scène est devenue un classique du calendrier politique camerounais. Des candidats du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) récoltent l’immense majorité des sièges à l’Assemblée nationale. L’opposition, fragmentée et souvent empêchée, grignote quelques circonscriptions. Les résultats sont proclamés, contestés dans les marges, puis oubliés. Le pays tourne la page. En mai 2026, le scénario s’est rejoué fidèlement, confirmant que le parti au pouvoir depuis 44 ans ne souffre d’aucun défi sérieux à sa domination institutionnelle. Ce qui change, imperceptiblement mais inexorablement, c’est ce que cette domination dissimule : un vide successoral que les législatives viennent de recouvrir d’une couche de vernis supplémentaire.
Paul Biya a 93 ans. Il est au pouvoir depuis 1982. Dans les cercles du RDPC, évoquer la succession est un tabou que seuls les plus imprudents franchissent à voix haute. Pourtant, l’hypothèse n’est plus théorique. Le président camerounais a multiplié les absences prolongées à l’étranger, les apparitions publiques réduites et les délégations de signature à des collaborateurs. Son état de santé réel reste un secret d’État jalousement gardé. Dans ce contexte, les législatives de mai 2026 n’ont pas seulement reconduit une majorité parlementaire. Elles ont stabilisé une architecture politique dont la fragilité intrinsèque dépend d’un seul homme.
L’enjeu de la succession camerounaise n’est pas anodin. Le Cameroun est la première économie de la zone CEMAC, représentant environ 40 % du PIB régional. Il est également un carrefour sécuritaire : frontalier du Nigeria, du Tchad, de la République centrafricaine et des deux Congo, il abrite sur son territoire des réfugiés de plusieurs crises voisines, tout en gérant une insurrection séparatiste dans ses régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis 2016. Une transition de pouvoir mal maîtrisée pourrait déstabiliser non seulement le Cameroun, mais toute une ceinture d’États fragiles.
La crise anglophone, précisément, reste le révélateur le plus cruel des limites du système Biya. Dix ans après les premières mobilisations de l’Ambazonie, le conflit armé dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest n’est pas résolu. Les estimations disponibles font état de plusieurs milliers de morts et de centaines de milliers de déplacés depuis le début des hostilités. Les groupes séparatistes ambazoniens restent actifs, les opérations militaires camerounaises se poursuivent, et aucune négociation crédible n’est en cours. Dans de nombreuses circonscriptions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, le scrutin de mai a été perturbé, boycotté ou tenu dans des conditions précaires.
Le paradoxe camerounais est le suivant : un régime suffisamment solide pour verrouiller l’espace politique et remporter des législatives sans conteste, mais suffisamment fragile pour ne pas avoir construit de mécanisme de succession transparent et institutionnel. Aucune réforme constitutionnelle récente n’a abordé la question de la vacance du pouvoir ou du profil du successeur potentiel. Le RDPC fonctionne comme un parti-État dont la cohérence interne repose sur la figure présidentielle : sans elle, les rivalités internes, aujourd’hui contenues, pourraient éclater avec une brutalité que le pays n’a pas connue depuis les années 1990.
Les partenaires extérieurs du Cameroun, la France en tête mais aussi l’Union européenne et les États-Unis, observent la situation avec une inquiétude que la diplomatie oblige à garder discrète. Paris, qui maintient une présence militaire et des liens économiques importants avec Yaoundé, ne souhaite pas provoquer de turbulences en formulant publiquement des interrogations sur la succession. Mais en privé, les chancelleries préparent différents scénarios. L’une des hypothèses les plus souvent évoquées est celle d’une transition interne au RDPC, portée par le secrétariat général ou par des barons régionaux du parti, à condition qu’un consensus émerge avant que la fragilité physique du chef de l’État ne rende le processus incontrôlable.
La Commission de la CEMAC, dont la suspension des activités a illustré cette semaine les dysfonctionnements de l’intégration centrafricaine, ne peut fonctionner sans l’ancrage d’un Cameroun stable. La crise institutionnelle potentielle de Yaoundé est donc une variable régionale, pas seulement nationale. Or les législatives de mai 2026 n’ont rien résolu sur ce front. Elles ont simplement prolongé l’équilibre précaire d’un système conçu pour durer autour d’un homme, pas pour lui survivre.
La société civile camerounaise, longtemps étouffée, produit depuis quelques années des signaux d’éveil : journalisme d’investigation, mobilisations estudiantines ponctuelles, diaspora de plus en plus vocale depuis les métropoles européennes et nord-américaines. Ces acteurs ne disposent pas encore du rapport de force nécessaire pour peser sur la succession. Mais ils constituent un réservoir de contestation latente qui pourrait se révéler décisif si la transition venait à se dérouler dans la confusion. L’expérience du Gabon, après le coup d’État d’août 2023, montre que les verrous institutionnels peuvent céder très rapidement lorsque le consensus de sommet se rompt.
Ce que les observateurs scrutent désormais, ce sont les signaux faibles : les nominations de fidèles à des postes clés, les reconfigurations internes au RDPC, les gestes diplomatiques de personnalités susceptibles de jouer un rôle dans une transition. Rien de conclusif pour l’instant. Mais le temps presse, et les législatives qui viennent de se tenir resteront peut-être comme les dernières avant une rupture, subie ou négociée, qui décidera de l’avenir d’un pays de 30 millions d’habitants au cœur de l’Afrique centrale.















