La Commission de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale a annoncé la suspension temporaire de ses activités, victime d’une crise de financement aiguë. Derrière l’euphémisme institutionnel se lit une réalité tenace : les six États membres de la zone retiennent la taxe communautaire d’intégration, privant l’institution du carburant de son existence.

Le 26 mai 2026, un communiqué de la Commission de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) a mis fin à l’ambiguïté : faute de ressources suffisantes, l’institution suspend temporairement ses activités. La nouvelle est passée presque inaperçue dans les chancelleries du continent. Elle mérite pourtant une attention soutenue. Rarement une institution régionale africaine n’avait aussi crûment admis son impuissance financière, révélant par la même occasion les fractures profondes d’un projet d’intégration que ses artisans présentaient jadis comme un modèle pour le continent.

La CEMAC regroupe six États, le Cameroun, le Congo-Brazzaville, le Gabon, la République centrafricaine, le Tchad et la Guinée équatoriale, autour d’une monnaie commune arrimée à l’euro, d’un marché théoriquement intégré et d’une Commission dont le siège est à Bangui. Son financement repose pour l’essentiel sur la taxe communautaire d’intégration (TCI), un prélèvement sur les importations extérieures à la zone que les États membres s’engagent à reverser à l’institution. C’est là que le système déraille. Depuis plusieurs années, les six capitales préfèrent conserver ces fonds dans leurs propres trésoreries, laissant la Commission compter ses sous. En 2026, la situation a atteint un point critique que l’institution ne pouvait plus dissimuler.

Ce n’est pas la première alerte. Des observateurs proches de l’institution avaient signalé dès 2023 la dégradation des transferts de la TCI, notamment de la part des États producteurs de pétrole dont les recettes fluctuaient avec les cours mondiaux. La crise du détroit d’Ormuz, qui a fait flamber le Brent depuis le printemps 2025, a exacerbé des tensions budgétaires nationales déjà préoccupantes. Résultat : les États de la zone, pressés par leurs propres contraintes fiscales, ont choisi leur intérêt immédiat sur l’intérêt collectif. Ce calcul, répété sur plusieurs exercices, a fini par asphyxier la Commission.

L’ironie est cruelle. La CEMAC est l’une des rares zones africaines à disposer d’une monnaie commune crédible, le franc CFA d’Afrique centrale, géré par la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC). Elle possède également des organes juridiques et une union douanière dont le cadre existe sur le papier. Mais si la colonne vertébrale monétaire tient encore, c’est précisément parce que la BEAC est adossée à la Banque de France et à l’euro, non parce que les États membres ont construit une solidarité budgétaire autonome. La Commission, elle, dépend entièrement de leur bonne volonté. Cette bonne volonté s’est avérée insuffisante.

La crise révèle une contradiction structurelle des projets d’intégration régionale en Afrique centrale. Les États de la CEMAC n’ont jamais vraiment consenti à transférer une part significative de leur souveraineté fiscale à une instance supranationale. Chaque fois que les recettes pétrolières permettaient de financer confortablement les budgets nationaux, la question de la TCI passait en arrière-plan. Chaque fois que les cours s’effondrent ou que l’environnement mondial se durcit, les capitales font valoir l’urgence nationale contre la solidarité régionale. La CEMAC n’a jamais su, ou pu, imposer un mécanisme de recouvrement contraignant.

Le Cameroun, première économie de la zone avec environ 40 % du PIB régional, porte une responsabilité particulière dans ce dysfonctionnement. Sans l’alignement de Yaoundé, aucune réforme sérieuse du financement de la Commission n’est possible. Or Paul Biya, dont l’agenda intérieur est absorbé par la crise anglophone et l’horizon successoral, n’a jamais fait de la gouvernance régionale une priorité personnelle. Le Gabon, affaibli depuis la transition de 2023, et le Congo-Brazzaville, sous programme FMI et fortement endetté après son eurobond de mai 2026, ne peuvent pas compenser le désengagement camerounais. Cette impasse révèle combien la CEMAC manque d’un moteur hégémonique crédible, capable d’imposer la discipline collective que n’assure pas la Commission seule.

L’enjeu dépasse le fonctionnement quotidien de la Commission. Si l’institution ne peut assurer ses missions de coordination et de surveillance macroéconomique, c’est toute la crédibilité du projet d’union économique qui s’érode. Les partenaires extérieurs, notamment l’Union européenne avec laquelle la CEMAC négocie des accords de partenariat économique, prennent note. La Banque africaine de développement, dont les assemblées annuelles se tiennent à Brazzaville en mai 2026, a rappelé dans ses Perspectives économiques africaines la nécessité de renforcer les ressources propres des organisations régionales africaines. La suspension des activités de la Commission tombe au plus mauvais moment diplomatique.

Les partenaires bilatéraux et multilatéraux de la zone, qui ont investi depuis dix ans dans le renforcement des capacités de la Commission, posent désormais des questions sur la rentabilité de leur engagement. La Banque mondiale et l’Agence française de développement, qui ont soutenu plusieurs programmes de convergence budgétaire au sein de la CEMAC, attendent des signaux concrets avant de renouveler leurs engagements. Sans ce soutien extérieur, la Commission ne pourra pas financer les réformes internes nécessaires à sa propre survie.

Une sortie de crise est possible, à condition que les six chefs d’État prennent la mesure du problème lors du prochain sommet de la CEMAC, que Brazzaville accueillera en fin d’année. Les pistes existent : mécanisme d’audit et de recouvrement automatique de la TCI, diversification des sources de financement, révision du barème de contribution. Mais elles exigent une volonté politique que les capitales centrafricaines n’ont pas encore manifestée clairement. En attendant, la Commission survit dans l’attente d’une recapitalisation d’urgence que les diplomates négocient discrètement. La fissure est là, visible, documentée. Ce que les États membres en feront dira beaucoup sur leur capacité réelle à construire autre chose qu’une intégration de façade.