Reçu le 25 mai à Kosyam par Ibrahim Traoré, le médiateur de la CEDEAO Lansana Kouyaté a plaidé pour une « coopération exemplaire » avec l’Alliance des États du Sahel. Cinq mois après le divorce officiel du 29 janvier, l’enjeu n’est plus le retour, mais l’invention d’un voisinage.

À Kosyam, dans la salle d’audience attenante au bureau présidentiel, Lansana Kouyaté est arrivé à seize heures, ce lundi 25 mai 2026, escorté par le ministre burkinabè des Affaires étrangères Karamoko Jean Marie Traoré. L’ancien premier ministre guinéen porte une mission officiellement confiée par la conférence des chefs d’État de la CEDEAO le 23 mars 2026 : reconstruire un canal de dialogue avec l’Alliance des États du Sahel, ce bloc né le 16 septembre 2023 à Bamako, scellé le 6 juillet 2024 à Niamey, divorcé sans appel de l’organisation ouest-africaine le 29 janvier 2026 après douze mois de préavis. Devant le capitaine Ibrahim Traoré, président en exercice de l’AES depuis juillet 2025, le médiateur a parlé pendant près d’une heure de « coopération exemplaire » entre les deux espaces.

La séquence reproduit, à un mois d’intervalle, les rituels diplomatiques que Kouyaté a déjà conduits à Abidjan le 30 avril auprès d’Alassane Ouattara, puis à Dakar le 8 mai auprès de Bassirou Diomaye Faye. Mais Ouagadougou n’est pas une étape parmi d’autres. Le Burkina Faso assume la présidence tournante de l’AES, héberge à Sankara International Airport les manœuvres communes que Mali, Niger et Burkina enchaînent depuis octobre 2025, et abrite la première brique d’une banque d’investissement sahélienne, la BICI, dont les statuts ont été déposés en avril à la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest, ironie suprême. La rupture n’a donc pas seulement été déclarée, elle s’institutionnalise. Pour les capitales de la CEDEAO, parler à Traoré, c’est parler à l’architecte le plus impatient d’un projet alternatif qui voudrait gagner en consistance économique avant que le coût politique du divorce ne se fasse sentir.

L’asymétrie pèse sur la table. Les trois pays sahéliens ont perdu, depuis la sortie, l’accès au tarif extérieur commun, la mobilité de leurs ressortissants dans les capitales côtières, et la garantie monétaire que la zone franc continuait d’assurer via Dakar. Le franc CFA reste, par défaut, leur monnaie commune, faute d’avoir matérialisé le « Sahel », monnaie souveraine annoncée à grand renfort de communiqués en 2024. La CEDEAO, de son côté, a vu disparaître de son périmètre plus de soixante-quinze millions de citoyens, son hinterland sahélien, et la profondeur stratégique que lui donnait, depuis 1975, son emprise sur trois États frontaliers de l’Algérie et de la Libye. La douleur est réciproque. Elle structure le compromis que Kouyaté cherche à coudre, qui ne s’appelle plus retour, mais voisinage utile. À Abuja, le commissaire à l’intégration Sani Bala plaide pour un statut d’observateur croisé, un accord migratoire fragmenté, une convention douanière dérogatoire. À Ouagadougou, on évoque plutôt une « confédération de zones de libre-échange », forme déguisée d’un parallélisme reconnu mais accommodant.

Le contexte presse les deux camps. Le blocus jihadiste sur Bamako, les coupures de carburant à Niamey, les attentats répétés sur l’axe Bobo-Banfora ont fait basculer la question sécuritaire au centre du calcul stratégique de l’AES. Sans les ports d’Abidjan, de Lomé et de Cotonou, le ravitaillement logistique des trois capitales sahéliennes tient à un fil. Sans l’arrière-pays sahélien, les pays côtiers exposent leurs frontières nord à la pression des katibas du JNIM qui ont pris pied à Téhini, à Dapaong, à Pô. La conférence des chefs d’État de la CEDEAO se réunit à Abuja le 18 juin 2026. Kouyaté y présentera un rapport d’étape. Personne, dans la sous-région, n’attend de miracle. Tous savent, en revanche, que le silence diplomatique ouvert depuis janvier coûte plus cher que la pire des conversations. La mission Kouyaté ne refera pas la CEDEAO, elle pourrait au moins éviter qu’un mur d’incompréhension durcisse, à l’image de celui qui sépare déjà l’AES de la Communauté économique des États d’Afrique centrale. Le voisinage utile reste à inventer. Le temps, lui, ne joue ni pour Ouagadougou, ni pour Abuja.

Reste un dernier paramètre, plus discret, qui pèsera sur la suite. À Bamako, le général Assimi Goïta a multiplié, depuis février, les déclarations publiques en faveur d’un rapprochement avec le Maroc et avec la Mauritanie, deux pays hors CEDEAO, dans le cadre du processus de l’Atlantique impulsé par Rabat. À Niamey, Abdourahamane Tiani regarde vers Alger pour les questions de sécurité énergétique. À Ouagadougou, Ibrahim Traoré pousse, lui, vers Moscou pour la formation et vers Téhéran pour les drones. L’AES n’a donc pas trois capitales d’une même politique étrangère, mais trois calendriers extérieurs distincts qui rendent difficile la signature d’un cadre commun avec Abuja. Kouyaté, qui connaît le terrain ouest-africain depuis les années 1980, mesure cette dispersion. Sa mission n’est pas de réconcilier l’irréconciliable, mais d’ouvrir, fût-ce à la marge, un chemin où les populations ouest-africaines, premières victimes du divorce, retrouveront un minimum de continuité civile.

Sur le terrain économique, les chiffres parlent. Les exportations sahéliennes vers les ports d’Abidjan et de Lomé ont chuté de quarante-six pour cent au premier trimestre 2026 selon l’Observatoire des transports d’Afrique de l’Ouest, basé à Dakar. Le manque à gagner annualisé approche neuf cents millions de dollars. À l’inverse, les exportations togolaises et ivoiriennes vers Niamey et Ouagadougou ont reculé de vingt-deux pour cent. Aucune des deux zones n’a les moyens de tenir longtemps un divorce financier de cette ampleur. C’est ce constat, plus que toute considération politique, qui explique la vitesse à laquelle la CEDEAO a basculé du registre punitif, au lendemain des sanctions levées de janvier 2024, à celui d’une coexistence à inventer.