En annulant des pans entiers du calendrier électoral fixé par l’INEC pour les primaires, la Haute Cour fédérale d’Abuja a rappelé une vérité tenace de la vie politique nigériane : au Nigeria, les scrutins se gagnent autant dans les prétoires que dans les urnes, deux ans avant la présidentielle de 2027.

À Abuja, la décision est tombée comme un coup de semonce. La Haute Cour fédérale a invalidé des pans entiers du calendrier électoral publié par la Commission électorale nationale indépendante, l’INEC, pour les activités préparatoires à la présidentielle et aux législatives de 2027, à commencer par le déroulement des primaires des partis. En clair, le séquençage minutieux par lequel l’institution entendait organiser le marathon électoral nigérian se retrouve, deux ans avant l’échéance, suspendu à une relecture judiciaire. Pour la première puissance démographique d’Afrique, plus de deux cent vingt millions d’habitants et un scrutin parmi les plus complexes du continent, ce n’est pas un détail de procédure : c’est un signal d’instabilité juridique au cœur même de la machine démocratique.

Le jugement ravive une vieille pathologie de la vie politique nigériane : la judiciarisation des élections. Depuis le retour au pouvoir civil, en 1999, chaque scrutin majeur se prolonge devant les tribunaux, où les recours s’empilent et où les juges finissent par arbitrer ce que les urnes n’ont pas tranché. La présidentielle de 2023, qui a porté Bola Tinubu au pouvoir, en fut l’illustration : contestée par l’opposition, marquée par les défaillances du système de transmission électronique des résultats, l’IReV, elle s’était soldée par une bataille de prétoires aussi longue que la campagne elle-même. Le pays a même forgé une formule pour cela : « see you in court », rendez-vous au tribunal, devenu le mot d’ordre de toute défaite électorale.

Que la justice corrige l’INEC n’est pas, en soi, une anomalie démocratique : c’est même le rôle d’un pouvoir judiciaire que de borner l’administration électorale. Le problème tient au moment et au signal. En invalidant le calendrier si tôt, le tribunal expose la fragilité d’une institution dont la crédibilité est déjà entamée, et offre aux états-majors politiques un précédent pour multiplier les manœuvres dilatoires. Or une commission électorale qui légifère sous la menace permanente du contentieux perd en autorité ce qu’elle gagne en prudence. Et au Nigeria, où la confiance dans le processus est le ciment fragile d’une fédération traversée de fractures régionales, ethniques et religieuses, l’autorité de l’arbitre n’est pas un luxe : c’est une condition de survie.

Le cadre juridique nigérian n’aide guère à clarifier les choses. La loi électorale de 2022, censée moderniser le scrutin en consacrant la transmission électronique des résultats et en encadrant les délais, a multiplié les points de friction interprétables, dont chacun devient une porte d’entrée pour le contentieux. L’INEC, prise entre une loi tatillonne, des partis procéduriers et des juges sollicités à tout propos, se retrouve dans la position intenable de devoir anticiper non seulement la logistique d’un vote géant, mais aussi la jurisprudence qui pourrait, à tout moment, défaire ses décisions. Gouverner le calendrier électoral nigérian relève désormais autant du droit que de l’organisation.

L’enjeu de 2027 décuple la portée de l’affaire. Bola Tinubu, élu sur la promesse de réformes douloureuses, la fin de la subvention sur l’essence et la libéralisation du naira, brigue un second mandat dans un climat social tendu, où l’inflation et la pauvreté ont laminé une partie de son crédit. L’opposition, elle, se recompose, entre un Parti démocratique populaire affaibli, un Labour Party porté par la vague jeune de 2023 et des coalitions encore mouvantes. Dans ce paysage, la maîtrise du calendrier électoral n’a rien de neutre : qui contrôle le tempo des primaires contrôle, en partie, la sélection des candidats et la géométrie des alliances. La décision d’Abuja rebat ces cartes avant même la distribution.

Au-delà des manœuvres, c’est la soutenabilité d’un modèle qui se pose. Organiser une élection au Nigeria coûte des centaines de milliards de nairas, mobilise des centaines de milliers d’agents et repose sur une logistique titanesque, du delta du Niger aux confins sahéliens du Borno. Chaque incertitude juridique renchérit la facture et nourrit le soupçon. Les bailleurs internationaux, attentifs à la stabilité du géant ouest-africain, observent ; les marchés, sensibles au risque politique, aussi. Une démocratie qui doit en permanence faire valider son calendrier par les juges consacre, sans le dire, l’idée que les règles du jeu restent négociables, et donc contestables, jusqu’au dernier jour.

Cette insécurité juridique a un coût caché, plus insidieux que les frais d’organisation : la défiance des électeurs. En 2023, la participation à la présidentielle était tombée à des niveaux historiquement bas, autour de vingt-sept pour cent, signe d’un désenchantement profond d’une population qui doute de l’utilité de son vote. Lorsque les tribunaux paraissent décider à la place des urnes, le citoyen ordinaire en tire une leçon amère : son bulletin compte moins que l’habileté des avocats. Restaurer la confiance suppose, à l’inverse, que l’INEC fixe des règles claires et s’y tienne, au lieu de naviguer à vue sous la menace permanente du recours.

L’INEC dispose encore de temps pour réécrire son calendrier et restaurer sa crédibilité, à condition d’agir vite et de manière transparente. Mais le mal est en partie fait : la séquence rappelle qu’au Nigeria la bataille électorale commence bien avant le vote et se poursuit longtemps après le dépouillement. Reste une interrogation lancinante, à deux ans d’un scrutin décisif : un pays peut-il indéfiniment confier à ses tribunaux le soin de trancher ce que ses institutions électorales ne parviennent plus à garantir ? La réponse, à Abuja comme à Lagos, déterminera moins le nom du prochain président que la solidité de la démocratie qui le portera.