
À Mogadiscio, le mandat du président Hassan Sheikh Mohamud s’achève sans calendrier électoral consensuel. Le Puntland et le Jubaland ont rompu avec la capitale, la révision constitutionnelle est dénoncée comme un coup de force, et la Somalie joue, une nouvelle fois, la survie de son fragile pacte fédéral.
Le calendrier ne ment pas : à la fin du mois de mai 2026, le mandat de quatre ans du président somalien Hassan Sheikh Mohamud arrive à échéance sans qu’aucun modèle électoral consensuel n’ait été arrêté. À Mogadiscio, les institutions fédérales et les États régionaux campent sur des positions inconciliables, et la perspective d’un scrutin au suffrage universel direct, promis par le chef de l’État, ressemble de plus en plus à une fiction administrative. Le fédéralisme somalien, bâti à grand-peine après deux décennies d’effondrement, vacille de nouveau.
Au cœur de la crise se trouve la réforme constitutionnelle engagée par le président. Sous couvert de moderniser un texte resté provisoire depuis 2012, Mohamud a fait adopter des amendements instituant un suffrage universel direct, une commission électorale nationale et un redécoupage de la carte fédérale. Sur le papier, l’ambition est louable : en finir avec le système indirect des délégués claniques, vénal et manipulable. Dans les faits, ses adversaires y voient une entreprise de recentralisation du pouvoir au profit de la présidence, et un moyen commode de prolonger un mandat qui s’achève.
Deux États fédéraux ont déjà tiré les conséquences de cette défiance. Le Puntland, qui n’a jamais reconnu la légitimité des amendements, a suspendu sa coopération avec Mogadiscio dès 2024 et se comporte désormais en quasi-État indépendant. Le Jubaland, dirigé par Ahmed Madobe, a emboîté le pas après une confrontation ouverte avec le gouvernement central, allant jusqu’à des heurts armés autour de Kismayo. Sans ces deux piliers, toute élection nationale relève de l’illusion : on ne vote pas dans un pays dont des pans entiers refusent l’autorité de l’urne fédérale.
Le pire est que cette querelle institutionnelle se déroule sur fond de résurgence des Shebab. Les islamistes, que l’on disait affaiblis, ont repris l’initiative militaire dans le centre du pays, profitant du désengagement et des incertitudes financières de la mission de l’Union africaine, l’AUSSOM, dont le budget n’est toujours pas sécurisé. Chaque mois passé à se disputer la Constitution est un mois offert aux insurgés. La communauté internationale, Washington en tête, observe avec une inquiétude croissante un partenaire antiterroriste happé par ses divisions internes.
À l’échelle régionale, l’enjeu déborde largement les frontières somaliennes. La Corne de l’Afrique reste l’un des théâtres où s’affrontent les influences éthiopienne, égyptienne, turque et émiratie, chacune entretenant ses propres relais à Mogadiscio comme dans les capitales régionales. Le mémorandum signé en 2024 entre l’Éthiopie et le Somaliland sur un accès à la mer Rouge a réveillé les rivalités, poussé la Somalie dans les bras du Caire, et fait de la stabilité intérieure du pays un enjeu pour tous ses voisins. Une Somalie fracturée, c’est une Corne entière déstabilisée.
Sur le terrain, les divisions claniques redoublent les fractures institutionnelles. Le système dit du 4.5, qui répartit le pouvoir entre les grandes familles claniques, demeure le véritable code politique du pays, bien plus opérant que la Constitution écrite. Toute réforme électorale qui prétend l’ignorer se heurte à la résistance des notables, des aînés et des milices qui en tirent leur influence. Mohamud, lui-même issu de ce jeu d’équilibres, ne peut s’en affranchir sans risquer de se couper de ses propres soutiens.
L’histoire récente de la Somalie est jalonnée de mandats prolongés et de crises évitées de justesse. En 2021, déjà, une tentative d’extension du mandat présidentiel avait débouché sur des affrontements armés dans la capitale, avant qu’un compromis ne sauve la mise. Le précédent pèse : nul n’a oublié que la légitimité, ici, ne se proclame pas, elle se négocie clan par clan, dans un équilibre où chaque acteur peut faire dérailler l’ensemble. Mohamud le sait, ses rivaux aussi, et chacun avance ses pions en mesurant le coût d’un faux pas.
Reste à savoir quelle issue le président choisira. Une prolongation technique, négociée et bornée dans le temps, permettrait de gagner les mois nécessaires à un accord ; mais elle écornerait davantage une légitimité déjà contestée. Un passage en force, à l’inverse, risquerait de précipiter Mogadiscio dans l’affrontement et d’offrir aux Shebab le chaos qu’ils attendent. Entre les deux, la voie est étroite, et le temps presse.
Pour les Somaliens ordinaires, ces joutes constitutionnelles ont un goût amer. Dans un pays où l’aide internationale et les transferts de la diaspora tiennent l’économie à bout de bras, l’instabilité politique se paie comptant : projets gelés, bailleurs frileux, sécheresses mal anticipées. La promesse d’un homme une voix, censée rapprocher l’État du citoyen, sonne creux tant que l’État peine à garantir la sécurité d’une route ou la régularité d’un marché. La réforme la plus généreuse ne vaut rien si elle ne se traduit pas en services rendus.
La Somalie n’en est pas à sa première traversée du désert institutionnel, et son génie consiste précisément à survivre à des impasses que d’autres États n’auraient pas surmontées. Mais à force de repousser l’échéance de la vérité électorale, Mogadiscio finit par confondre la résilience avec l’évitement. La vraie question n’est pas de savoir si Mohamud restera quelques mois de plus, c’est de savoir si le pacte fédéral, lui, survivra à l’épreuve.















