Le FMI 

À Nairobi, en marge du sommet Africa Forward, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a rencontré Kristalina Georgieva le 12 mai pour débattre directement de la dette. Avec un endettement public à 132 pour cent du PIB et la ligne rouge anti-restructuration tracée par Ousmane Sonko, Dakar avance seul.

Le tête-à-tête a duré une heure, lundi 12 mai 2026 à Nairobi, dans un salon privé de Villa Rosa Kempinski. D’un côté, Bassirou Diomaye Faye, président sénégalais élu en mars 2024, venu en marge du sommet Africa Forward. De l’autre, Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international, en tournée africaine pour cadrer son agenda 2026 des programmes-pays. À la sortie, un communiqué sobre confirme que les deux interlocuteurs ont évoqué « la soutenabilité de la dette et les voies possibles vers une solution » et que les discussions « se poursuivront lors des prochaines missions du FMI », Faye « supervisant personnellement » le dossier. Pour Dakar, le message est limpide : ce sera direct, et ce sera lent.

Cette gestion présidentielle n’est pas anecdotique. Depuis l’ouverture du dossier dit de la « dette cachée » au printemps 2024, le Sénégal vit sous tension financière permanente. Le rapport de la Cour des comptes publié en mars 2025 a évalué à 25,3 pour cent du PIB le volume des engagements non reportés accumulés entre 2019 et 2024 sous Macky Sall. Le programme de 1,8 milliard de dollars que le FMI avait signé en 2023 a été suspendu. La dette publique totale, services publics inclus, a atteint 132 pour cent du PIB fin 2024 selon les chiffres du Fonds, auxquels s’ajoutent près de 4 pour cent d’arriérés intérieurs. Le pays est de fait coupé des marchés eurobond depuis dix-huit mois, et finance son budget courant via le marché régional de la BCEAO, plus cher mais accessible.

Les pourparlers butent sur un mot : restructuration. Le FMI souhaite l’envisager pour ramener la trajectoire de dette dans une zone de soutenabilité. Le Premier ministre Ousmane Sonko, qui pèse plus que sa fonction stricte ne le laisserait paraître, l’a refusée publiquement dès novembre 2025 à Dakar, qualifiant l’hypothèse de « disgrâce pour le Sénégal ». L’Ecofin Agency rapporte le 8 mai dernier que Sonko a répété cette ligne devant les militants de Pastef, évoquant un Sénégal qui « paiera de ses propres moyens ». Sa démonstration tient en une statistique : depuis avril 2024, le pays a honoré l’ensemble de ses échéances extérieures sans appel à un nouveau financement multilatéral. Cette résistance, calculée politiquement, repose sur un pari technique : que le pays peut tenir jusqu’à ce que les recettes du gaz et du pétrole offshore, dont la production a démarré fin 2024, refinancent organiquement la trajectoire budgétaire.

Mais la réalité budgétaire mord. Le service de la dette mobilise environ 47 pour cent des recettes fiscales en 2025, selon le ministère des Finances. Les recettes pétro-gazières, projetées à 700 millions de dollars sur 2026 par l’Initiative pour la transparence des industries extractives, ne suffiront pas à combler la besace. L’inflation, contenue à 2,3 pour cent en avril selon l’ANSD, tient en partie grâce à la subvention des prix de l’électricité par la Senelec, dont le déficit opérationnel atteindrait 350 millions d’euros cette année. Les agences de notation se sont positionnées sans ménager : Moody’s a placé le pays à Caa1 négatif en février, S&P à B négatif en mars. Le moindre dérapage budgétaire en 2026 déclencherait un nouveau cycle de dégradations en chaîne.

Sur le plan politique, Faye et Sonko jouent la même partition mais avec des registres distincts. Le président, plus institutionnel, cultive la relation directe avec les bailleurs et les contreparties étrangères, comme l’atteste la rencontre avec Georgieva. Le Premier ministre, plus pugnace, occupe le terrain politique intérieur où il accuse régulièrement le précédent régime d’avoir maquillé les comptes et le FMI d’avoir fermé les yeux. Cette division des rôles entretient une ambiguïté calculée : qui parle au nom de Dakar ? La place financière parisienne et l’ambassade américaine signalent, en off, des frustrations sur la lenteur des réponses. L’homologue ouest-africaine, en revanche, observe avec attention : si la stratégie sénégalaise réussit, elle servira de matrice à d’autres capitales lassées du conditionnel multilatéral.

Le calendrier resserre les options. Une mission du FMI est attendue à Dakar dans la deuxième quinzaine de juin pour évaluer les mesures correctrices liées à la transparence du reporting de la dette. Si l’accord sur ces mesures, conclu en décembre 2025, n’est pas considéré comme tenu, la perspective d’un nouveau programme s’éloignera encore. Le sommet annuel FMI-Banque mondiale d’octobre 2026 à Washington offrirait alors la fenêtre suivante, soit près d’un an après l’ouverture publique du dossier. Pendant ce temps, Dakar consomme ses marges et entretient les marchés régionaux à coup de bons du Trésor à quatorze mois, plus chers, et plus risqués en cas de retournement.

Faye sort de Nairobi avec un produit politique simple : il négocie en personne, refuse les conseils non sollicités et tient son cap. Reste à vérifier la conséquence opérationnelle de cette posture. Si le Sénégal évite la restructuration et reprend le chemin d’un programme conventionnel, Sonko en sortira renforcé comme stratège économique. Si la trajectoire se durcit et qu’une restructuration devient inévitable, Dakar paiera ce qu’il aura refusé longtemps : du temps, des conditions plus dures, et l’ironie d’avoir bataillé pour finir au même endroit. Aucune des deux issues ne s’écrit à Washington. Toutes deux passeront par la table que le président sénégalais entend tenir seul, sans intermédiaires.