Le Nigérian Aliko Dangote est consacré comme l’homme le plus riche de l’Afrique

Aliko Dangote veut construire à Mombasa une raffinerie de 650 000 barils par jour, réplique exacte de son usine de Lagos. Le 10 mai, l’homme le plus riche d’Afrique a annoncé au Financial Times préférer le port kényan à Tanga, en Tanzanie, provoquant la colère de la présidente Samia Suluhu Hassan. Derrière cette décision se joue la souveraineté énergétique de toute l’Afrique de l’Est, au moment où la crise du détroit d’Ormuz expose la fragilité de sa dépendance pétrolière.

 

Le 10 mai 2026, dans les colonnes du Financial Times, Aliko Dangote a pose une phrase qui va occuper les chancelleries est-africaines pour les mois à venir : « Je penche davantage vers Mombasa, parce que Mombasa a un port bien plus grand et plus profond. » Derriere cette formulation mesurée se cache un arbitrage a 17 milliards de dollars, et un camouflet pour Dar es Salaam.

Six jours plus tot, lors de la visite d’État de William Ruto en Tanzanie, la présidente Samia Suluhu Hassan avait publiquement reproché a son homologue de ne pas l’avoir consultée avant d’annoncer, lors d’un sommet des infrastructures a Nairobi fin avril, le projet d’une raffinerie Dangote a Tanga. La rebuffade de Samia n’a pas découragé le milliardaire nigérian : elle l’a convaincu de regarder ailleurs. L’incident a révélé, en pleine lumière, la fragilité de la coordination au sein de la Communauté Est-Africaine sur les investissements stratégiques.

Le choix de Mombasa repose sur des chiffres que Tanga ne peut pas contester. Le port kenyan, premier d’Afrique de l’Est, a traite 2,1 millions d’équivalents vingt pieds (EVP) en 2025, dispose d’un chenal dragué a 15 mètres de profondeur et d’une largeur de 300 metres, suffisante pour accueillir les très grands transporteurs de brut (VLCC) qu’une raffinerie de cette taille exige quotidiennement. Tanga, en comparaison, a traite un peu plus de 9 000 EVP la même année, avec un tirant d’eau limite à 13 mètres. Pour une installation calibrée a 650 000 barils par jour, soit la capacité exacte de la raffinerie Dangote de Lagos, aujourd’hui la plus grande unité mono-train au monde, la différence est rédhibitoire.

Le marché pèse aussi dans la balance. Le Kenya consomme plus de 4 milliards de litres de carburant par an, contre environ 3,5 milliards pour la Tanzanie. Mais l’enjeu dépasse le seul comparatif bilateral. Mombasa est la porte d’entrée naturelle vers l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, l’est de la RDC et le Soudan du Sud, autant de marchés captifs que le corridor nord dessert déjà pour les biens de consommation. Dangote ne choisit pas un port : il choisit un hinterland. Et cet hinterland représente pres de 200 millions de consommateurs, dans une région ou la demande de carburant croit de 4 a 6 % par an selon la Banque africaine de développement.

Ce qui rend le projet urgent, c’est la crise du détroit d’Ormuz. Depuis que les tensions liées au conflit américano-israélien avec l’Iran ont perturbé le trafic maritime dans le détroit au début de 2026, l’Afrique de l’Est a subi de plein fouet la hausse des prix du carburant et l’incertitude de l’approvisionnement. Le Kenya a importé 40 millions de barils de pétrole en 2025, principalement depuis les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Inde et Oman, quatre fournisseurs directement affectés par le goulot d’Ormuz. William Ruto a résumé l’urgence lors d’un événement économique a Nairobi en avril : « Nous ne voulons plus etre pris en otage par le détroit d’Ormuz. » La formule est politique, mais le constat est comptable : chaque dollar supplémentaire sur le baril de Brent se repercute directement sur le prix a la pompe a Nairobi, Kampala et Kigali.

La question de l’approvisionnement en brut est le maillon faible du projet. Dangote envisage de s’approvisionner auprès de sources régionales : les gisements kenyans onshore, les champs ougandais du graben albertin, les réserves Sud-Soudanaises et potentiellement celles de l’est congolais. Sur le papier, la géologie est prometteuse. En pratique, aucun de ces pays n’a atteint une production suffisante pour alimenter, meme partiellement, une raffinerie de cette envergure. Le Kenya produit à peine quelques milliers de barils par jour dans le bassin de Lokichar. L’Ouganda, malgré des réserves estimées a 6,5 milliards de barils, n’a toujours pas lance sa première production commerciale, bloquée par les retards de l’oléoduc EACOP. Quant au Soudan du Sud, l’instabilité chronique fait de toute projection logistique un exercice de fiction.

C’est ici que le précédent lagosien éclaire les limites du raisonnement par analogie. La raffinerie Dangote de Lagos, opérationnelle depuis 2024, a effectivement transforme la géopolitique pétrolière ouest-africaine, réduisant la dépendance du Nigeria aux importations de produits raffines et commençant a exporter vers le continent. Mais Lagos a pu s’appuyer sur un approvisionnement en brut nigérian massif, dépassant le million de barils par jour en moyenne. Mombasa n’a pas cette assise. Le pari suppose que Dangote importera du brut par voie maritime, ce qui ramène la question au point de départ : la dépendance au trafic international, y compris celui du détroit d’Ormuz.

Le vrai défi pour Ruto n’est donc pas d’attirer Dangote, ce qui semble acquis si les conditions fiscales et foncières suivent. C’est de construire autour de la raffinerie un écosystème énergétique qui justifie l’investissement : pipeline d’approvisionnement, zone franche industrielle, capacité de stockage stratégique, accords d’achat a long terme avec les pays enclavés voisins. Sans cela, Mombasa risque de devenir un projet d’infrastructure de plus dans la longue liste des promesses Est-Africaines restées sans suite.

La compétition entre Mombasa et Tanga a révélé une vérité que la diplomatie de la Communauté Est-Africaine préférait masquer : dans la course aux mégaprojets, la solidarité communautaire pèse moins que la profondeur d’un chenal. Samia Suluhu Hassan en a fait l’expérience amère. Pour William Ruto, l’enjeu est désormais de convertir un avantage portuaire en souveraineté énergétique durable. Le milliardaire de Lagos lui a tendu la balle. Reste a savoir si Nairobi saura la saisir sans la laisser filer vers le détroit d’Ormuz.