
Des mobs armés de gourdins et de machettes traquent les étrangers dans les rues de Johannesburg et du Cap. Le 8 mai 2026, la ministre congolaise des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, a tenté de rassurer l’Assemblée nationale. Derrière les mots, un constat d’impuissance diplomatique.
Johannesburg, première semaine de mai 2026. Dans les quartiers de Hillbrow et de Yeoville, des groupes d’hommes armés de bâtons, de machettes et de lances s’en prennent aux étrangers africains. Zimbabwéens, Nigérians, Mozambicains, Congolais : le critère est la nationalité, pas le délit. Les attaques, documentées par plusieurs médias sud-africains et par la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples dans un communiqué daté du 27 avril, s’inscrivent dans une vague xénophobe qui dure depuis plusieurs semaines, touchant au moins quatre provinces du pays. Des commerces tenus par des étrangers ont été pillés et incendiés, des familles déplacées vers des abris temporaires gérés par les municipalités.
Le 8 mai, à Kinshasa, la ministre congolaise des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, est montée à la tribune de l’Assemblée nationale pour tenter de répondre aux inquiétudes croissantes de la diaspora. Son message se voulait apaisant : « À ce stade, aucun décès de ressortissant congolais n’a heureusement été enregistré. » La formule, prudente, masque l’ampleur du problème. Selon les estimations consulaires congolaises, entre 80 000 et 120 000 ressortissants de la RDC vivent en Afrique du Sud, principalement dans les provinces du Gauteng et du Western Cape. Beaucoup sont installés depuis plus d’une décennie. Peu disposent d’un statut de résident régularisé, ce qui les expose doublement : aux violences de rue et aux rafles policières qui suivent systématiquement chaque épisode xénophobe. Les consulats congolais au Cap et à Johannesburg ne disposent ni du personnel ni du budget pour organiser un rapatriement d’urgence, et Kinshasa n’a jamais mis en place de fonds de protection consulaire comparable à ceux que le Nigeria ou l’Égypte déploient pour leurs diasporas.
La réponse de Kinshasa illustre un paradoxe structurel bien documenté. La RDC, sixième pays le plus peuplé d’Afrique avec plus de 100 millions d’habitants, dispose d’une diaspora considérable sur le continent, mais ne possède aucun levier diplomatique sérieux sur Pretoria. Les relations bilatérales sont plombées par le dossier du M23 dans l’est congolais, où l’implication rwandaise, longtemps couverte par la complaisance sud-africaine au sein de la SADC, a empoisonné la confiance entre les deux capitales. Kinshasa ne peut ni menacer de sanctions économiques (les échanges commerciaux bilatéraux sont marginaux, inférieurs à 500 millions de dollars par an), ni activer une pression multilatérale efficace au sein de la SADC, où l’Afrique du Sud reste la puissance dominante. Le résultat est une diplomatie déclaratoire : on rassure le Parlement, on déplore les violences, on n’obtient rien de concret en retour.
La communauté internationale africaine s’est pourtant mobilisée avec une vigueur inhabituelle. Le Ghana a formellement demandé à l’Union africaine d’organiser un débat sur les violences xénophobes en Afrique du Sud. Le Kenya, le Malawi, le Lesotho et le Zimbabwe ont publié des avertissements de voyage à destination de leurs ressortissants. Le Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SECAM) a dénoncé, dans un communiqué du 5 mai, des actes « contraires aux valeurs africaines et aux instruments juridiques continentaux ». Pretoria, de son côté, a répondu par la voix du Département des relations internationales et de la coopération (DIRCO), rejetant le terme de « xénophobie » au profit de celui de « criminalité ordinaire » et refusant le débat demandé par Accra au sein de l’UA. Cette esquive sémantique est devenue une constante de la diplomatie sud-africaine sur ce dossier depuis les pogroms de 2008 et de 2015.
Le fond du problème est économique et politique. L’Afrique du Sud affiche un taux de chômage officiel de 32,9 % au premier trimestre 2026, selon Statistics South Africa, un niveau parmi les plus élevés au monde. Chez les 15-34 ans, le ratio dépasse 45 %. Le Government of National Unity (GNU), coalition entre l’ANC de Cyril Ramaphosa et la Democratic Alliance, peine à produire des résultats tangibles sur l’emploi depuis sa formation en juin 2024. Dans ce contexte, les étrangers africains, souvent employés dans le secteur informel à des salaires inférieurs aux minima légaux, deviennent les boucs émissaires d’une frustration sociale que le système politique ne parvient plus à canaliser. L’opération Dudula, mouvement anti-immigration né en 2022, a structuré cette colère en programme politique, et certains de ses dirigeants se sont présentés aux dernières élections locales avec des scores non négligeables dans les townships du Gauteng.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), entrée en vigueur en janvier 2021, promettait de faciliter la circulation des biens, des services et, à terme, des personnes sur le continent. Cinq ans après son lancement, le protocole sur la libre circulation des personnes n’a toujours pas été ratifié par l’Afrique du Sud, ni par la majorité des pays membres de la SADC. La xénophobie sud-africaine ne se produit pas malgré le projet d’intégration africaine. Elle en expose la fragilité fondamentale : un continent qui commerce de plus en plus, mais qui n’a pas résolu la question de savoir si ses citoyens ont le droit de vivre et de travailler chez leurs voisins.
Pour les Congolais de Johannesburg, la question n’est pas théorique. Elle se pose chaque matin, quand il faut décider si l’on sort de chez soi. Kinshasa peut protester, Pretoria peut temporiser, l’Union africaine peut débattre. Mais tant que la xénophobie restera plus rentable politiquement que l’intégration, les discours de la ministre Wagner resteront ce qu’ils sont : des mots sans filet de sécurité pour ceux qui les attendent.















