L’avancée du M23 au sud du Sud-Kivu rapproche la ligne de feu de la frontière burundaise. Les forces de défense burundaises tiennent encore Uvira, Kigali revendique une posture offensive. Pour la première fois depuis 1996, deux États voisins de la République démocratique du Congo se font face en armes à travers une rébellion interposée.

Kamanyola, plaine de la Ruzizi, dimanche 3 mai 2026. Le marché hebdomadaire est désert. Depuis l’avancée du M23 vers Kiliba la semaine précédente, signalée par le bureau de coordination humanitaire des Nations unies, la frontière entre la République démocratique du Congo et le Burundi a basculé dans une zone grise. Les femmes qui descendaient encore en avril vendre du manioc à la rive burundaise traversent désormais en file, sans marchandises, escortées par des éléments de la 41e brigade des Forces armées de la République démocratique du Congo. À deux kilomètres au sud, les Forces de défense nationale burundaises ont creusé deux tranchées en pente vers le fleuve. Sur la rive rwandaise, à Bugarama, les unités du Rwanda Defence Force ont discrètement remplacé leur dispositif d’observation par une compagnie d’infanterie. Trois drapeaux, trois États, une seule rivière. Pour la première fois depuis l’invasion congolaise de 1996, la guerre du Kivu menace de cesser d’être seulement intérieure. Elle commence à dessiner les contours d’un conflit interétatique, par procuration encore, par contact direct demain.

Comment en est-on arrivé là ? L’enchaînement est connu, ses effets de seuil moins. Depuis fin 2022, le Burundi a déployé selon l’Institute for Security Studies entre 8 000 et 10 000 soldats en RDC orientale, théoriquement aux côtés des FARDC, pratiquement pour traquer les rebelles burundais Red Tabara réfugiés au Sud-Kivu. Le Rwanda, lui, a soutenu le M23 depuis sa résurrection en 2021, comme l’a documenté à six reprises le groupe d’experts de l’ONU sur la RDC, dernièrement dans le rapport publié le 23 décembre 2025. La rivalité Kigali, Bujumbura, ancrée dans la mémoire de la guerre de 1998 et ravivée par les frictions ethno-régionales internes au Burundi, a glissé d’une concurrence d’influence à un face-à-face armé. L’accord de Doha conclu le 18 février 2026 entre Kinshasa, Kigali et le M23, salué par Washington et Doha, est resté lettre morte. Aucun des trois jalons prévus pour avril, désengagement militaire des collines de Kalehe, restitution des minerais saisis par la SAR et retour des FARDC à Goma, n’a été tenu. L’International Crisis Group, dans sa note du 30 avril, qualifie cette inaction de « point de bascule régional ». À Bujumbura, le président Évariste Ndayishimiye parle pour la première fois de « ligne rouge » à propos de l’avancée du M23 vers Uvira. À Kigali, Paul Kagame réplique en parlant de « préoccupation existentielle » liée aux Forces démocratiques de libération du Rwanda, présentes côté congolais.

Pourquoi, alors, l’escalade ouverte n’a-t-elle pas eu lieu ? Trois forces de rappel jouent encore. La première est économique. Le port de Dar es Salaam, principal débouché des exportations rwandaises et burundaises, ne tolérerait pas un blocage prolongé du corridor central. La Tanzanie, présidence tournante de la SADC depuis février, a discrètement relancé le format Pretoria 2 hérité de 2024, avec un comité conjoint Tanzanie, Angola, Kenya. La deuxième est diplomatique. La secrétaire d’État au département d’État américain pour les affaires africaines, Mary Beth Long, a effectué entre le 22 et le 28 avril une tournée Kinshasa, Kigali, Bujumbura dont la conclusion publique, « pas de solution militaire », n’a convaincu personne sur place mais a posé un coût réputationnel. La troisième, plus fragile, est interne au Burundi. Évariste Ndayishimiye, élu en 2020 contre l’aile dure héritée de Pierre Nkurunziza, ne dispose ni de l’autonomie budgétaire ni du capital politique pour assumer un conflit ouvert avec un voisin qui dépasse Bujumbura sur tous les indicateurs économiques. Mais ces freins ne tiennent qu’à des fils. Si le M23 prend Uvira, ce que l’ICG juge possible avant l’été, la pression sur Bujumbura deviendra existentielle. Et la doctrine RDF, qu’elle ait ou non été énoncée, considère qu’un Burundi affaibli est moins menaçant qu’un Burundi transformé en hub régional anti-rwandais. À cela s’ajoute la désynchronisation des capitales africaines, prises entre crise soudanaise, fragmentation sahélienne et présidence angolaise de l’Union africaine encore en rodage. La logique des armes est en place. Restent les retenues, et chacune se mesure aujourd’hui en semaines, plus en mois.

Trois trajectoires s’esquissent. Dans le scénario le plus probable, un cessez-le-feu temporaire serait obtenu par la Tanzanie avant juillet, gelant les positions M23, FARDC et FDNB sans toucher aux causes. Le second scénario, l’escalade, verrait un incident de frontière, une frappe drone burundaise ou un raid d’Arche rwandais, déclencher une internationalisation rapide via la Mission de l’Union africaine pour les Grands Lacs, dont la création est en préparation à Addis-Abeba. Le troisième, dit « Lobito-Massawa », repose sur un partage régional de couloirs commerciaux qui désamorcerait la dépendance stratégique mutuelle, mais demande dix ans et un financement que ni les BRICS ni l’Union européenne n’ont mobilisé pour l’instant. Pour les capitales africaines, le test est immédiat. Aucune n’a intérêt à laisser deux États voisins de la RDC entrer en confrontation directe. Aucune n’a, à ce jour, trouvé le levier. Sur la Ruzizi, les marchands continuent de passer en silence, sachant que le pont qu’ils empruntent pourrait, dans les prochaines semaines, devenir une ligne de contrôle militaire. Et c’est bien là le tournant. La guerre du Kivu n’est plus une question d’État défaillant, elle redevient une question d’États voisins. À Bujumbura comme à Kigali, chacun le sait, sans encore le dire.