En adoptant le 8 juillet un projet de loi créant sa Caisse des dépôts et consignations, Lomé mise sur la mobilisation de l’épargne longue nationale pour financer son développement. Un choix de souveraineté financière qui expose aussi la tentation de transformer l’institution en bailleur captif du Trésor.

Par Tunde Adeyemi

 

Le 8 juillet, à Lomé, le Conseil des ministres présidé par Faure Gnassingbé, devenu président du Conseil au sommet de la Ve République togolaise, a donné son feu vert à un projet de loi qui pourrait modifier en profondeur la façon dont le pays finance son développement. Le texte porte création de la Caisse des dépôts et consignations, un établissement public appelé à collecter et à conserver des fonds publics et privés, à recevoir les consignations administratives et judiciaires ainsi que les dépôts de titres, puis à réinvestir ces ressources dans des placements présentés comme sûrs et rentables. Derrière l’aridité juridique du dispositif, l’ambition est limpide : constituer un réservoir d’épargne longue, strictement national, pour financer les infrastructures et les projets structurants d’un État qui, porté par une croissance attendue autour de 6 pour cent, cherche à convertir sa dynamique en capacité d’investissement propre.

Une caisse des dépôts n’est pas une banque ordinaire. Elle agit comme tiers de confiance : elle centralise des ressources qui, par nature, dorment ou circulent mal, les cautionnements, les fonds sous main de justice, les avoirs des professions réglementées, une partie de l’épargne administrée, pour les transformer en financements de long terme. Le même Conseil des ministres a d’ailleurs adopté un texte sur la modernisation des tribunaux de commerce, signe que Lomé veut fluidifier tout l’appareil qui sécurise les capitaux. L’exécutif justifie la réforme par un contexte international marqué par la rareté des financements et les tensions sur les marchés de capitaux, qui font de la mobilisation des ressources internes une priorité pour soutenir durablement l’économie.

L’initiative togolaise n’a rien d’isolé. Depuis une décennie, les caisses des dépôts se multiplient en Afrique de l’Ouest francophone, du Sénégal à la Côte d’Ivoire, du Bénin au Niger, sur le modèle de la Caisse française et de la Caisse de dépôt et de gestion marocaine. Toutes répondent à une même équation : mobiliser l’épargne captive pour irriguer l’économie sans dépendre uniquement des bailleurs extérieurs ou des marchés internationaux. Le calendrier épouse un moment régional tendu. Sur le marché des titres publics de l’UEMOA, le coût de la dette s’est renchéri, plusieurs États empruntant plus cher pour des maturités plus courtes, tandis que le spectre d’un défaut plane sur les signatures les plus fragiles. Le ministre des Finances et du Budget, Essowè Georges Barcola, décrit par la presse spécialisée comme un argentier confronté au mur de la dette, connaît le rétrécissement de la marge extérieure. Dans ce paysage, la Caisse des dépôts se présente comme un instrument de souveraineté financière, capable de transformer l’épargne du pays en financement patient.

Sur le papier, les usages ne manquent pas. Une caisse des dépôts peut financer le logement social, les réseaux d’eau et d’électricité, les zones industrielles, cofinancer les grands projets aux côtés des banques de développement, ou encore adosser un fonds de garantie destiné aux petites entreprises souvent privées de crédit. Pour un pays où l’accès au financement demeure le premier obstacle des entrepreneurs, l’enjeu est considérable. Encore faut-il que l’épargne mobilisée trouve à s’employer dans des projets réellement productifs, et non dans la seule reconduction des besoins de trésorerie de l’État.

Car l’histoire des caisses des dépôts, en Afrique comme ailleurs, est aussi celle d’une tentation récurrente. Une institution qui centralise des dépôts publics et des consignations judiciaires détient une ressource abondante et peu coûteuse. Un Trésor sous contrainte peut être tenté d’y puiser pour financer sa propre dette plutôt que des projets porteurs. La frontière entre bras armé de l’investissement public et bailleur captif de l’État est ténue, et elle se joue tout entière dans la gouvernance : indépendance des organes de direction, transparence des placements, protection des déposants dont les avoirs ne doivent pas s’évaporer dans le refinancement du déficit. Les précédents régionaux offrent des trajectoires contrastées, entre caisses devenues de véritables investisseurs de long terme et structures reléguées au rang de guichet pour le budget. Un observateur du secteur financier régional résume la crainte : une caisse mal encadrée devient vite le tiroir-caisse du Trésor.

L’autre condition tient à la profondeur du marché. Mobiliser l’épargne longue suppose qu’il existe des instruments pour la placer : obligations, titres de projets, participations dans des entreprises viables. Or les marchés de capitaux ouest-africains restent étroits, dominés par les émissions souveraines. Le risque est alors circulaire : faute d’actifs privés suffisants, la caisse pourrait se retrouver à financer, encore et toujours, la dette publique qu’elle est censée compléter. La réussite du modèle togolais dépendra donc autant de la vitalité de son secteur privé que de la rigueur de sa gouvernance.

Le texte doit encore franchir l’Assemblée nationale avant d’être promulgué, et l’institution ne prendra corps qu’ensuite. Le pari, lui, est déjà engagé, et il traduit une conviction partagée par un nombre croissant de capitales africaines : à l’heure où les financements extérieurs se raréfient et où les marchés sanctionnent sans ménagement les signatures fragiles, la première ressource d’un État réside dans l’épargne de ses propres citoyens et entreprises. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas togolais, est de savoir si ces caisses des dépôts deviendront les moteurs d’une souveraineté financière assumée, ou les instruments d’une dette simplement rapatriée à l’intérieur des frontières. Pour Lomé, la voie est étroite : mobiliser l’épargne sans la confisquer, financer l’État sans l’asservir à ses propres urgences.