
En cent jours, la nouvelle équipe de l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité congolaise dit avoir examiné 2,3 milliards de dollars d’investissements et 2 685 mégawatts de projets. Un élan spectaculaire, dans un pays où quatre habitants sur cinq vivent encore sans courant.
Par Tunde Adeyemi
Le 31 juillet 2026, l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité de la République démocratique du Congo a présenté le bilan de ses cent premiers jours sous une nouvelle direction. Le chiffre mis en avant a de quoi impressionner : quarante-cinq projets énergétiques examinés, dont une trentaine dédiés à la production et à l’importation de courant, pour un total de 2,3 milliards de dollars d’investissements et une capacité additionnelle de 2 685 mégawatts. Sa directrice générale, Soraya Aziz-Moto, a parlé d’un virage historique. Dans un pays qui affiche l’un des taux d’électrification les plus faibles de la planète, où à peine un habitant sur cinq dispose d’un accès fiable au réseau, l’annonce claque comme une promesse. Elle pose aussitôt la question qui hante tous les grands plans énergétiques congolais : de l’examen d’un projet à l’ampoule qui s’allume, combien de kilomètres de bonne volonté et de béton ?
Créée pour mettre fin au monopole historique de la Société nationale d’électricité et attirer des capitaux privés, l’Autorité de régulation incarne le pari d’une libéralisation maîtrisée. Sa mission : fixer les règles, arbitrer les tarifs, sécuriser les investisseurs dans un secteur longtemps miné par l’opacité et le sous-investissement. Le ministre des Ressources hydrauliques et de l’Électricité, Molendo Sakombi, a placé son mandat sous le signe d’une révolution énergétique, et le gouvernement de la Première ministre Judith Suminwa Tuluka a inscrit l’accès à l’eau et au courant parmi ses priorités affichées. Sur le papier, tout converge : un régulateur revigoré, une volonté politique proclamée, un potentiel hydroélectrique parmi les plus vastes du continent, du barrage d’Inga aux innombrables rivières du bassin du Congo. Le pays pourrait, en théorie, éclairer une large part de l’Afrique australe et centrale. En théorie.
Car entre le potentiel et la prise de courant, l’histoire congolaise est jonchée d’annonces sans lendemain. Le grand projet Inga 3, évoqué depuis des décennies, reste à l’état de mirage, prisonnier des querelles de financement et de gouvernance. Les 2,3 milliards mis en avant par le régulateur ne sont pas des chèques encaissés, mais des projets examinés : un stade encore lointain de la décision d’investir, plus lointain encore de la mise en service. Dans les faits, la majorité des Congolais s’éclairent à la lampe à pétrole, au groupe électrogène ou au panneau solaire de fortune, quand ils ne vivent pas dans l’obscurité pure et simple. Les entreprises, elles, produisent leur propre courant à grands frais, ce qui renchérit tout et décourage l’industrialisation. L’écart entre le discours de Kinshasa et le quotidien des territoires enclavés demeure abyssal, et cent jours d’activité réglementaire ne l’ont pas comblé. Chaque coupure rappelle que l’électricité, en RDC, demeure un privilège urbain et intermittent, non un service universel, et que les annonces successives se sont trop souvent échouées sur ce même récif.
Reste la question, décisive, de l’argent et de qui le fournit. Mobiliser des milliards suppose des bailleurs, des banques de développement, des groupes privés étrangers, chacun exigeant des garanties que l’État congolais peine à offrir dans un contexte d’insécurité persistante à l’Est et de finances publiques tendues. Le secteur électrique est aussi un terrain de rivalités géoéconomiques : investisseurs chinois, occidentaux et régionaux se disputent l’accès à un marché immense, adossé à des ressources minières stratégiques dont l’exploitation, du cuivre au cobalt, réclame elle-même une énergie abondante. L’électrification du Congo n’est donc pas seulement un enjeu social ; elle est le nerf d’une ambition industrielle plus vaste, celle de transformer sur place des minerais aujourd’hui exportés bruts. Sans courant, pas de raffinage, pas de valeur ajoutée, pas de souveraineté économique. C’est dire si l’enjeu dépasse le simple raccordement des foyers : il engage la place que le Congo occupera demain dans les chaînes de valeur mondiales des minerais de la transition énergétique.
C’est pourquoi le bilan de l’Autorité de régulation mérite d’être pris au sérieux, sans naïveté. Qu’un régulateur affiche en cent jours un tel volume de projets traduit un changement de rythme réel, une volonté de professionnaliser un secteur laissé à l’abandon. Mais le risque est double : celui de la déception, si les projets examinés ne se concrétisent pas, et celui de la capture, si la manne électrique nourrit les mêmes réseaux de rente qui ont si longtemps freiné le développement congolais. La réussite se mesurera moins au montant annoncé qu’au nombre de foyers effectivement raccordés, au prix payé par le consommateur et à la transparence des contrats signés avec les producteurs privés. Autrement dit, le vrai test ne sera pas comptable mais politique : la capacité de l’État à faire respecter des règles, à résister aux appétits et à rendre des comptes sur l’usage de chaque dollar annoncé.
En définitive, les 2,3 milliards du régulateur congolais ne sont pas un aboutissement, mais un point de départ dont l’issue reste incertaine. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de la RDC, est celle de savoir si un État aux capacités fragiles peut transformer un potentiel énergétique colossal en accès réel, sans que la promesse ne se dissolve, une fois de plus, dans les méandres du financement et de la gouvernance. Le Congo a le fleuve, les barrages possibles et désormais un régulateur ambitieux. Il lui manque encore le plus difficile : convertir la lumière annoncée en lumière allumée.















