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En réduisant de près de moitié la redevance à l’exportation, ramenée à 125 francs CFA le kilo, Yaoundé tente de redonner de l’air à une filière cacao prise en étau entre l’effondrement des cours mondiaux et le durcissement réglementaire européen. Un geste fiscal qui pose la question du financement de toute la filière.

C’est une décision discrète, glissée dans l’actualité économique de la mi-juin 2026, mais lourde de sens pour des centaines de milliers de planteurs. Le Cameroun, cinquième producteur mondial de cacao avec près de 300 000 tonnes par an, a décidé de réduire de près de moitié la redevance prélevée à l’exportation des fèves, désormais ramenée à 125 francs CFA le kilogramme. Derrière l’ajustement fiscal, un objectif assumé : défendre la compétitivité d’une filière qui fait vivre, directement ou non, plusieurs millions de Camerounais, sur un marché mondial devenu brutalement instable. Dans un pays où le cacao demeure l’un des premiers produits d’exportation agricole, la mesure n’a rien d’anecdotique.

Le mécanisme mérite d’être expliqué. Contrairement à la Côte d’Ivoire et au Ghana, qui encadrent étroitement leurs filières par des caisses de stabilisation et un prix garanti aux producteurs, le Cameroun a choisi depuis les années 1990 la voie de la libéralisation. Les prix y sont, en théorie, fixés par le marché, et la redevance à l’exportation sert notamment à financer les organismes de régulation et d’appui, comme l’Office national du cacao et du café. En abaissant ce prélèvement, l’État renonce à une partie de ses recettes pour laisser davantage de marge aux exportateurs, dans l’espoir que ce gain se répercute, au moins partiellement, sur le prix payé aux producteurs. C’est un pari sur la bonne volonté de la chaîne d’intermédiaires, dans un secteur où l’information circule mal et où le rapport de force penche rarement du côté du paysan.

La temporalité de la mesure n’a rien d’anodin. Après la flambée historique des cours en 2024, qui avait propulsé la tonne de cacao à des sommets inédits sur les places de Londres et de New York, les prix bord-champ se sont nettement repliés en 2026, jusqu’à être divisés par plus de deux dans certains bassins de la sous-région. Pour Yaoundé, la baisse de la redevance est une réponse défensive : amortir le choc pour les planteurs, freiner la contrebande vers les pays voisins offrant ponctuellement de meilleures conditions, et préserver l’attractivité d’une production de plus en plus concurrencée à l’échelle ouest-africaine. La filière camerounaise, vieillissante et frappée par les maladies du cacaoyer, ne peut se permettre de décourager une nouvelle génération de planteurs déjà tentée par d’autres cultures. Le départ des jeunes ruraux vers les villes ou vers l’orpaillage informel menace, à terme, le renouvellement même des plantations et la survie de la filière.

Sur le terrain, l’effet attendu reste suspendu à une inconnue : la transmission du gain au producteur. Rien ne garantit qu’une redevance allégée se traduise par une hausse du prix d’achat aux planteurs plutôt que par une marge accrue des négociants et des exportateurs. Dans les villages du Centre, du Sud-Ouest et du Littoral, où la pauvreté et le vieillissement des vergers minent déjà la production, les cacaoculteurs attendent des preuves concrètes. Une mesure fiscale décidée à Yaoundé ne vaut, pour eux, que si elle finit par se lire sur le carnet d’achat du collecteur, à la saison venue. Trop souvent, les promesses tarifaires se sont diluées entre la capitale et la brousse, absorbées par une longue cascade d’intermédiaires.

La réforme rebat aussi les cartes au sein de la filière. Les exportateurs, souvent adossés à de grands négociants internationaux, sortent gagnants à court terme. Mais les organismes d’appui, privés d’une partie de leur financement, redoutent de devoir réduire la voilure au pire moment, alors que le secteur a besoin de traçabilité, de replantation et de certification. Car une autre échéance se profile : le règlement européen contre la déforestation, qui exigera bientôt de prouver l’origine non déforestante de chaque cargaison, géolocalisation des parcelles à l’appui, sous peine d’exclusion du marché de l’Union européenne, premier débouché du cacao camerounais. Or ce sont précisément ces organismes, aujourd’hui fragilisés, qui devaient accompagner les petits producteurs vers la conformité.

C’est là que se noue la tension de fond. En allégeant la redevance, Yaoundé soulage la filière à l’instant où l’Europe lui impose des coûts de mise en conformité considérables. Pour le Cameroun, la voie est étroite : il faut à la fois préserver le revenu des planteurs aujourd’hui et financer la traçabilité de demain, deux impératifs qui tirent les finances publiques en sens contraire. Le risque est de voir les petits producteurs, incapables d’assumer seuls les normes européennes, marginalisés au profit des grandes plantations et des opérateurs intégrés, dans un mouvement de consolidation déjà à l’œuvre ailleurs sur le continent. La crainte, exprimée par plusieurs acteurs de la filière, est qu’une réglementation pensée à Bruxelles finisse par exclure ceux-là mêmes qu’elle prétend protéger. Le paradoxe d’une exigence vertueuse qui pénalise les plus vulnérables n’a échappé à personne dans la filière.

En définitive, la redevance n’est pas qu’un paramètre comptable ; elle révèle le dilemme des économies africaines de rente agricole, sommées d’être à la fois compétitives, justes envers leurs producteurs et conformes aux exigences de leurs clients. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas camerounais, est celle de savoir si un État peut durablement protéger ses planteurs à coups de gestes fiscaux, sans repenser en profondeur une filière encore largement cantonnée à l’exportation de fèves brutes, et donc à la portion la plus modeste de la valeur mondiale du chocolat.