En rejoignant le 9 juillet le système panafricain de paiement PAPSS, la Banque des États de l’Afrique centrale promet des transferts en monnaies locales vers vingt-sept autres pays. Reste à savoir si la CEMAC acceptera d’assouplir un régime de change conçu pour retenir les devises.

Par Tunde Adeyemi

Le 9 juillet, un communiqué de quelques paragraphes a fait entrer l’Afrique centrale dans l’économie des paiements continentaux. La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) a rejoint le Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS), l’infrastructure portée par Afreximbank pour régler le commerce intra-africain en monnaies locales, sans détour par le dollar ni par une banque correspondante installée à New York ou à Londres. Pour les six pays de la CEMAC, marché de plus de 72 millions d’habitants, l’annonce sonne comme un rattrapage : la zone franc d’Afrique centrale figurait parmi les derniers ensembles monétaires du continent restés à l’écart du dispositif. Avec elle, PAPSS revendique désormais vingt-huit pays, plus de 190 banques commerciales et fintechs, seize commutateurs nationaux et l’accès à quelque 250 institutions financières supplémentaires.

Le calendrier, lui, invite à la modestie. PAPSS et la BEAC annoncent travailler ensemble jusqu’à la fin de 2026 pour rendre l’adhésion opérationnelle, connecter les banques de la sous-région et ouvrir le service aux entreprises comme aux particuliers. Ce qui a été signé n’est pas encore un tuyau : c’est la promesse d’un tuyau. Le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, en fonction depuis mars 2024, a promis des paiements transfrontaliers « plus rapides, moins coûteux et plus efficaces » entre les pays de la CEMAC et le reste de l’Afrique. La formule dit surtout l’ampleur du problème qu’elle prétend résoudre. Un importateur de Douala qui achète du ciment à Lagos ou du poisson à Nouadhibou règle aujourd’hui en devises, avec deux conversions, une chaîne de correspondants et parfois plusieurs jours de délai. Afreximbank évalue à plus de cinq milliards de dollars par an le coût de ces frottements pour le continent, sur un commerce intra-africain estimé à 213,8 milliards de dollars en 2025.

Si la CEMAC arrive la dernière, ce n’est pas par négligence technique. C’est que son architecture monétaire a été bâtie pour faire à peu près l’inverse de ce que propose PAPSS. Le franc CFA d’Afrique centrale est arrimé à l’euro, sa convertibilité repose sur des règles de change strictes, et la banque centrale passe une part de son énergie à traquer les devises qui ne rentrent pas : le gouverneur lui-même a publiquement rappelé aux multinationales, pétrolières et minières en tête, leur obligation de rapatrier les recettes d’exportation. Dans ce cadre, régler en monnaies locales avec vingt-sept partenaires africains n’est pas une commodité de plomberie financière ; c’est une brèche potentielle dans un régime pensé pour centraliser les réserves. Toute la question est de savoir jusqu’où la BEAC acceptera d’ouvrir la vanne, et à quelles conditions de reporting.

Le contrepoint vient de PAPSS lui-même. Son actionnaire principal reconnaît que l’adoption a été freinée par les réserves des banques centrales et par la réputation d’un système jugé trop centré sur l’Afrique de l’Ouest. George Elombi, président d’Afreximbank depuis octobre 2025, dit vouloir étendre le réseau vers les quelque 600 banques commerciales africaines de son réseau de correspondants et prépare une carte de paiement aux couleurs du dispositif, sur un marché où les stablecoins adossés au dollar avancent vite. Vingt-huit banques centrales connectées ne font pas vingt-huit corridors actifs. Entre l’adhésion politique et le premier virement d’un exportateur camerounais payé en nairas, il y a des mois de conformité, de gestion du risque de change, de tarification et de formation des directions financières. Les banques commerciales de la sous-région, elles, n’ont pas encore signé.

Sur le terrain, pourtant, la promesse a du sens. La CEMAC souffre d’un commerce intérieur famélique et d’une dépendance extrême aux importations réglées en devises. Les entreprises de Douala, de Libreville ou de N’Djamena qui achètent au Nigeria voisin le font largement en dehors des circuits bancaires, par des changeurs et des transferts informels, faute d’un canal officiel rapide et abordable. Un règlement instantané en monnaies locales rendrait visible, donc mesurable et finançable, une part de ce commerce gris. Les banques y gagneraient des commissions, les États des statistiques, et les PME des délais. C’est là, bien plus que dans les communiqués de Yaoundé ou du Caire, que se jouera la crédibilité de l’adhésion.

Reste la dimension politique, que personne ne formule à voix haute. PAPSS a été conçu pour réduire la dépendance du continent au dollar et aux chambres de compensation occidentales. La zone franc, elle, tire sa stabilité d’un ancrage européen et d’une garantie de convertibilité négociée avec Paris. Brancher la seconde sur le premier revient à faire cohabiter deux philosophies monétaires : l’une qui cherche l’autonomie collective africaine, l’autre qui achète sa crédibilité par la discipline extérieure. La CEMAC, qui discute depuis des années d’une réforme de son franc CFA sans jamais trancher, s’offre ainsi une intégration continentale par la technique, faute d’avoir su la conduire par la politique. C’est confortable. Ce n’est pas neutre.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de la CEMAC, est celle de savoir ce que vaut une intégration des paiements quand les marchandises, elles, circulent toujours aussi mal. PAPSS règle un problème de tuyauterie ; il ne construit ni routes, ni ports, ni normes communes, et ne dit rien des barrières non tarifaires qui étranglent la zone de libre-échange continentale. La BEAC a fait le geste attendu, à moindre coût politique immédiat. Le vrai test viendra à la fin de 2026, quand il faudra dire aux banques de Douala et de Brazzaville combien de francs CFA elles peuvent laisser sortir, vers qui, et à quel rythme. Ce jour-là seulement, on saura si l’Afrique centrale a rejoint un système de paiement ou seulement une photographie de famille.