
Depuis le 1er août, l’Algérie préside pour un mois le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine. À Addis-Abeba, Alger hérite d’un agenda saturé, du Soudan au Sahel, et d’une occasion de convertir son activisme diplomatique en influence continentale réelle.
Par Karim Benyahia
Le 1er août, dans les couloirs feutrés du siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, l’Algérie a pris pour un mois la présidence tournante du Conseil de paix et de sécurité, l’organe de quinze membres qui incarne l’architecture sécuritaire du continent. La séquence n’a rien d’anodin. Alors que le Sahel s’enfonce dans la violence armée et que le Soudan compte ses morts par dizaines de milliers, Alger revendique le rôle d’arbitre continental. Pour un pays qui a longtemps fait de la non-ingérence un dogme, la présidence du CPS est autant une vitrine qu’un test : celui de sa capacité à transformer un discours souverainiste en résultats mesurables. Trois États sahéliens ont claqué la porte de la CEDEAO, le Soudan se disloque, la Libye reste fracturée : rarement le continent aura confié son organe sécuritaire à un pays dans un contexte aussi dégradé.
L’agenda annoncé par la présidence algérienne dit l’ampleur de la tâche. Les travaux du mois doivent s’ouvrir par une séance publique consacrée à l’éducation en situation de conflit, avant deux réunions de suivi sur le Sahel et le Soudan, et un examen du plan antiterroriste africain 2026-2030. Le ministère d’État, ministère des Affaires étrangères et des Affaires africaines, dirigé par Ahmed Attaf, a fait de l’action africaine commune un axe revendiqué de la diplomatie du président Abdelmadjid Tebboune. Le calendrier place Alger au cœur d’une machine institutionnelle que préside désormais, à la Commission, le Djiboutien Mahmoud Ali Youssouf, élu en 2025 sur la promesse de réarmer politiquement une organisation à bout de souffle financier.
Alger n’arrive pas les mains vides. Membre historique du concert diplomatique africain, l’Algérie multiplie depuis deux ans les initiatives, de la médiation entre factions rivales à la diplomatie énergétique de Sonatrach, dont les projets gaziers visent le Sénégal et le Tchad. Le pouvoir algérien entend faire de sa présidence une démonstration de méthode : privilégier les solutions africaines aux crises africaines, contenir les ingérences extérieures et replacer la question du développement au cœur du traitement des conflits. Un cadrage qui séduit une partie des chancelleries du continent, las de voir les théâtres africains servir de terrains d’affrontement aux puissances étrangères. À rebours des ingérences, Alger plaide pour un financement africain de la sécurité et une montée en puissance des forces continentales en attente, serpent de mer d’une organisation qui peine à réunir les moyens de ses ambitions.
La réalité du terrain, pourtant, résiste aux ambitions. Au Sahel, la rupture consommée entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel a rebattu les cartes, et l’Algérie elle-même a vu ses relations avec Bamako se dégrader jusqu’au rappel réciproque des ambassadeurs, sur fond de contentieux frontalier et de défiance mutuelle. Présider le CPS ne suffit pas à restaurer une influence que les juntes sahéliennes, tournées vers d’autres partenaires, contestent ouvertement. La distance est grande entre l’autorité morale que confère le fauteuil d’Addis-Abeba et le pouvoir réel d’infléchir des acteurs qui ont fait de la souveraineté armée leur seule boussole.
Le cœur du problème tient à la machine elle-même. Le Conseil de paix et de sécurité adopte des communiqués dont l’application dépend du bon vouloir des États et de financements qui font cruellement défaut. L’Union africaine reste tributaire de contributions extérieures pour l’essentiel de ses opérations, et ses décisions se heurtent régulièrement à l’inertie des chancelleries. Une présidence d’un mois, si active soit-elle, ne corrige pas ce vice structurel : elle l’éclaire. Alger peut fixer l’ordre du jour, convoquer, alerter ; il ne peut garantir que les recommandations survivront à la rotation suivante, quand un autre État héritera du marteau. Les crises soudanaise et sahélienne, elles, avancent à un rythme que nul calendrier institutionnel ne commande, indifférentes aux rotations mensuelles d’Addis-Abeba.
Reste la dimension des rapports de force. La présidence algérienne intervient dans un continent où la rivalité avec le Maroc structure en creux nombre de dossiers, du Sahara à l’influence sahélienne, tandis que la doctrine atlantique de Rabat avance ses pions du Sahel au golfe de Guinée. Elle intervient aussi dans un espace où la Russie, la Turquie et les monarchies du Golfe disputent aux Occidentaux les faveurs des régimes militaires. Dans ce jeu à plusieurs bandes, Alger mise sur son statut d’ancrage africain non aligné. Encore faut-il que ce positionnement produise autre chose que des résolutions sans lendemain, dans un contexte où la crédibilité se mesure aux crises effectivement désamorcées.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas algérien, est celle de savoir si une présidence tournante de trente jours peut encore peser sur des conflits qui se comptent en années. En plaçant le développement et l’éducation au cœur de son agenda sécuritaire, Alger propose une lecture qui dépasse la seule réponse militaire. Mais la présidence du Conseil de paix et de sécurité n’est pas seulement un honneur protocolaire ; elle est le révélateur d’une Union africaine sommée de prouver qu’elle sait encore agir. Pour l’Algérie, l’enjeu dépasse le mois d’août : il s’agit de démontrer que l’ambition continentale qu’elle affiche peut se traduire en actes, là où tant de présidences avant elle se sont dissoutes dans les communiqués.















