Le 24 juillet à Dakar, le vice-président ivoirien Tiémoko Meyliet Koné a remis à Bassirou Diomaye Faye un message d’Alassane Ouattara. Derrière la courtoisie diplomatique, Dakar et Abidjan esquissent un axe stratégique appelé à peser sur l’avenir de l’Afrique de l’Ouest et de la CEDEAO.

Par Aïssatou Diallo

À Dakar, le 24 juillet 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a reçu au Palais de la République le vice-président ivoirien Tiémoko Meyliet Koné, porteur d’un message de son homologue Alassane Ouattara. La visite de travail, brève, vingt-quatre heures à peine, aura mobilisé les plus hautes autorités sénégalaises : le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a accueilli l’émissaire, avant l’audience présidentielle consacrée à la coopération économique et sécuritaire. Sous le protocole feutré des échanges de messages, c’est un rapprochement de fond qui se dessine entre les deux poids lourds francophones de la sous-région, présenté par la présidence sénégalaise comme une marque de la solidarité qui unit deux pays frères au service de l’intégration régionale.

Le calendrier n’a rien d’anodin. Cette visite intervient quelques jours après le sommet de Freetown du 19 juillet, où le Sénégal a pris la présidence tournante de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Faye hérite ainsi d’une organisation fragilisée par le départ des trois États sahéliens réunis dans l’Alliance des États du Sahel, et par la nécessité de relancer des chantiers aussi lourds que la monnaie unique, l’Eco, dont le lancement progressif est annoncé pour 2027. Dans ce contexte, s’assurer du soutien d’Abidjan, première économie de l’Union monétaire ouest-africaine, n’est pas un luxe diplomatique mais une condition de crédibilité pour un mandat qui s’annonce périlleux.

Pour Dakar comme pour Abidjan, l’intérêt est convergent. Ouattara, réélu à l’automne 2025, cherche à consolider le leadership ivoirien et à ne pas laisser le vide institutionnel se combler par d’autres. Faye, porté par une dynamique souverainiste, veut incarner une CEDEAO refondée, plus proche des peuples et moins alignée sur les injonctions extérieures. Les deux capitales partagent le même diagnostic : la fracture avec le Sahel affaiblit l’ensemble régional, et seule une locomotive côtière solide peut éviter que l’organisation ne se délite. En scellant un axe Dakar-Abidjan, elles cherchent à offrir un centre de gravité à une architecture régionale menacée d’éclatement.

Le poids économique cumulé des deux pays donne à cet axe une consistance que peu d’autres tandems régionaux pourraient revendiquer. Ensemble, le Sénégal et la Côte d’Ivoire concentrent une part déterminante du produit intérieur brut et des échanges de l’espace ouest-africain francophone, et leurs métropoles, Dakar et Abidjan, rivalisent comme portes d’entrée du commerce, de la finance et de la logistique sous-régionale. Faire converger deux économies souvent concurrentes plutôt que complémentaires supposerait toutefois des arbitrages délicats, sur les ports, les corridors et les sièges d’institutions. L’axe stratégique ne prendra corps que si les deux capitales acceptent de partager, et pas seulement d’additionner, leurs ambitions nationales respectives, au risque sinon de voir cette entente retomber au rang de simple photographie de circonstance.

Reste que la solidité affichée au sommet doit encore se traduire dans le concret. La coopération économique évoquée, des échanges commerciaux aux infrastructures en passant par l’énergie et la sécurité, bute sur des réalités tenaces : des marchés nationaux encore cloisonnés, des barrières non tarifaires qui étranglent le commerce intra-régional, et des chaînes logistiques qui rendent souvent plus simple d’échanger avec l’Europe ou l’Asie qu’avec le voisin. Les populations, commerçantes, transporteuses, transfrontalières, attendent moins des communiqués fraternels que la levée effective des entraves qui grèvent leur quotidien. L’axe stratégique ne vaudra que par sa capacité à descendre du Palais vers les corridors routiers et les postes de douane.

Entre les États, les intermédiaires institutionnels de l’intégration observent avec attention. Les organisations régionales, la CEDEAO comme l’Union monétaire, tirent leur légitimité de leur capacité à dépasser les rivalités de leadership entre grandes capitales. Un axe bilatéral trop exclusif pourrait nourrir la méfiance des États plus petits, soucieux de ne pas voir l’agenda régional confisqué par un duo dominant. Le pari de Faye et d’Ouattara consiste précisément à présenter leur entente non comme un directoire, mais comme le moteur d’un projet collectif. La frontière est mince entre l’axe fédérateur et le condominium jugé hégémonique, et l’histoire de l’intégration ouest-africaine est jalonnée d’alliances de sommet restées sans lendemain.

La dimension géopolitique achève de charger l’enjeu. Dans une sous-région où la Russie, la Turquie, la Chine et les puissances du Golfe multiplient les avances, et où l’Alliance des États du Sahel offre un contre-modèle assumé, la consolidation d’un pôle côtier stable devient un argument d’influence. Un axe Dakar-Abidjan crédible peut redonner du poids à la voix ouest-africaine dans les négociations commerciales, sécuritaires et migratoires. Mais il expose aussi les deux capitales au risque d’apparaître comme les gardiens d’un ordre régional que les juntes sahéliennes présentent, précisément, comme dépassé. La rivalité des modèles se joue désormais autant dans les symboles que dans les traités.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul face-à-face de Dakar, est celle de savoir si deux États peuvent réanimer, à eux seuls, une intégration régionale abîmée par les ruptures et les défiances. Pour Faye et Ouattara, la voie est étroite : trop de bilatéralisme et l’axe se referme sur lui-même ; trop de prudence et le moment se dissout en photographies officielles. En définitive, la rencontre du 24 juillet n’est pas seulement un geste protocolaire ; elle teste la capacité de l’Afrique de l’Ouest à se donner un centre de gravité assumé au moment où tout, autour d’elle, pousse à la fragmentation.