Un milliard et demi de dollars, une rivière du Benue, et la promesse de 460 mégawatts : le Nigeria vient de signer l’un de ses plus gros contrats hydroélectriques. Reste l’épreuve que tous les chiffres du monde n’ont jamais résolue à Lagos : transformer une annonce en électricité réellement livrée.

Fin mai 2026, le Nigeria a apposé sa signature au bas d’un contrat à 1,5 milliard de dollars. Objet : le barrage de la Grand Katsina-Ala, dans l’État du Benue, 460 mégawatts attendus, confiés pour trente-cinq ans au développeur Maverick Energy Partners selon un montage construire-financer-exploiter-transférer. Sur le papier, c’est l’un des plus importants accords d’énergie renouvelable jamais adossés à la garantie de l’État fédéral. Dans un pays où des centaines de millions d’habitants vivent au rythme des coupures et des groupes électrogènes, l’annonce a des airs de promesse. Reste à savoir si, cette fois, les mégawatts suivront les milliards.

Le contexte donne sa mesure au pari. Le Nigeria, première économie et pays le plus peuplé du continent, dispose d’une capacité installée théorique d’environ 13 000 mégawatts, mais n’en distribue, les bons jours, guère plus du tiers. Le réseau national s’effondre régulièrement, plongeant des villes entières dans le noir. Des millions d’entreprises tournent au diesel, payé au prix fort depuis la fin, en 2023, des subventions aux carburants décidée par Bola Tinubu. Le même président a fait voter, la même année, une loi sur l’électricité qui transfère aux États fédérés le droit de produire et de distribuer leur propre courant. Le secteur s’ouvre, les annonces se multiplient ; la livraison, elle, reste l’angle mort.

Le coût de l’obscurité se chiffre. La Banque mondiale estime depuis des années que les coupures amputent la croissance nigériane de plusieurs points de PIB chaque année, et que le pays brûle, en gasoil pour groupes électrogènes, des sommes qui dépassent le budget d’investissement de bien des ministères. Pour une boulangerie de Kano, une usine d’Aba ou un hôpital de Port Harcourt, l’électricité n’est pas une commodité : c’est la ligne qui sépare l’activité de la faillite. Chaque mégawatt réellement livré vaut donc plus que son prix de gros ; il libère une part d’économie aujourd’hui captive du diesel.

Premier intérêt du projet : il mise sur l’eau, pas sur le gaz. Le Nigeria a longtemps adossé son électricité au gaz naturel, dont les gazoducs sont régulièrement sabotés dans le delta du Niger et dont le prix suit un marché mondial volatil. L’hydroélectricité, elle, promet un courant moins cher et moins exposé aux sabotages, une fois l’ouvrage construit. La rivière Katsina-Ala, dans une région agricole du centre-est, offre un débit exploitable. Le montage sur trente-cinq ans transfère le risque de construction au privé avant de rendre l’actif à l’État. Sur le principe, le schéma est vertueux. Encore faut-il que l’eau soit au rendez-vous : un barrage dépend d’un régime hydrologique que le changement climatique rend plus capricieux, entre crues violentes et étiages prolongés. Le pari énergétique est aussi, désormais, un pari météorologique.

Reste l’épreuve des faits. Produire du courant ne sert à rien si l’on ne peut pas l’acheminer. Or le talon d’Achille nigérian n’est pas seulement la production : c’est le transport, ce réseau vétuste qui perd en route une part de ce qu’il convoie et s’écroule au moindre pic. Ajouter 460 mégawatts à un réseau qui ne sait pas absorber ceux qu’il a déjà relève de la gageure, sauf à financer en parallèle les lignes haute tension qui manquent. À cela s’ajoute la mémoire des promesses non tenues : Mambilla, autre grand projet hydroélectrique de 3 050 mégawatts, attend depuis des décennies de sortir de terre. Le Nigeria ne manque pas de contrats signés ; il manque de barrages achevés.

D’où l’enjeu politique. Bola Tinubu a bâti son mandat sur un récit de réformes douloureuses mais nécessaires : fin des subventions, flottement du naira, ouverture du secteur électrique. Deux ans plus tard, l’inflation a érodé les revenus et la patience des Nigérians, et la présidentielle de 2027 se rapproche. Le pouvoir a besoin de preuves tangibles que la douleur paie. Un barrage qui éclaire le Benue vaudrait mille discours. Mais un contrat de plus qui s’enlise viendrait grossir le cimetière des annonces, et nourrir le soupçon que la réforme profite aux signataires plus qu’aux usagers.

Un dernier facteur jouera : l’argent et la confiance. Mobiliser 1,5 milliard de dollars sur un actif nigérian suppose des investisseurs convaincus que le tarif sera payé, que la garantie souveraine tiendra et que la justice arbitrera les litiges. C’est tout le sens de la garantie fédérale adossée au projet. La loi de 2023 a libéré les États : Lagos, Ogun, l’Enugu construisent déjà leurs marchés électriques régionaux. Le barrage du Benue s’inscrit dans ce mouvement de décentralisation où chaque État cherche son propre courant. Si Maverick livre, le modèle fera école. S’il échoue, il confirmera que, dans l’électricité nigériane, la signature précède trop souvent la lumière.

Le Nigeria a signé ; il lui faut maintenant construire. Entre la pose de la première pierre et le premier kilowattheure livré au Benue, il y aura des années, des avenants, des renégociations et, probablement, des retards. La réussite ne se mesurera pas au montant du contrat, mais à la date où une ampoule s’allumera, le soir, sans le ronronnement d’un groupe électrogène. Tinubu a promis la lumière au bout de l’austérité. La Grand Katsina-Ala est l’un des fils par lesquels les Nigérians jugeront s’il a tenu parole. Pour l’heure, le pays détient un contrat de plus. Le courant, lui, reste à venir.