
La question paraît presque provocatrice. Elle l’est moins qu’il n’y paraît. Ali Bongo a quitté le pouvoir dans l’effondrement d’un système usé, miné par la fatigue dynastique, les soupçons électoraux, l’arrogance des cercles présidentiels et l’écart insupportable entre la richesse officielle du Gabon et la pauvreté vécue par tant de citoyens. Pourtant, l’histoire politique aime les paradoxes : un pouvoir détesté peut être regretté, non parce qu’il aurait été aimé, mais parce que celui qui lui succède déçoit plus vite que prévu.
Brice Clotaire Oligui Nguema était arrivé avec la force des ruptures. Le 30 août 2023, beaucoup de Gabonais n’ont pas seulement vu tomber Ali Bongo ; ils ont cru voir s’ouvrir une revanche nationale contre la confiscation du pouvoir. Le général promettait la restauration des institutions, la dignité rendue aux citoyens, la fin des privilèges et un État plus proche du peuple. Cette promesse était immense. Elle l’était peut-être trop. Car, depuis, le quotidien reste dur, l’argent manque, les frustrations s’accumulent et certaines décisions du nouveau pouvoir réveillent des réflexes que l’on croyait enterrés avec l’ancien régime.
La plus impopulaire est sans doute la restriction des réseaux sociaux. Dans un pays jeune, connecté, où Facebook, WhatsApp, TikTok ou X sont devenus à la fois des places publiques, des médias populaires, des outils commerciaux et des soupapes politiques, couper ou encadrer brutalement ces espaces revient à toucher un nerf démocratique. Le pouvoir peut invoquer la haine ou la manipulation ; l’argument n’est pas absurde. Mais la méthode inquiète. Pour une jeunesse qui avait salué la transition comme une libération, la suspension des plateformes ressemble moins à une régulation qu’à une mise sous silence. Le petit vendeur qui dépend de WhatsApp, l’étudiant qui s’informe sur Facebook, l’opposant qui diffuse une vidéo, le journaliste qui contourne les lenteurs officielles : tous se sentent visés. Or une transition qui commence à contrôler la parole ressemble dangereusement aux régimes qu’elle prétend dépasser.
D’autres irritants nourrissent le malaise. Oligui Nguema a construit sa popularité sur l’action rapide : routes lancées, chantiers annoncés, logements promis, gestes sociaux, visites de terrain. Mais cette politique de visibilité a son revers. Dans les quartiers de Libreville, Port-Gentil ou Franceville, beaucoup demandent pourquoi l’État peut financer des cérémonies, des déplacements, des annonces spectaculaires, tandis que les salaires, les prix, l’eau, l’électricité ou les hôpitaux restent des urgences. Les grands projets rassurent les élites ; le panier de la ménagère juge les gouvernants plus cruellement.
La centralisation du pouvoir trouble également une partie de l’opinion. Certes, la transition avait besoin d’ordre après des années de suspicion. Mais l’élection triomphale d’Oligui, puis l’installation d’un pouvoir fortement personnalisé, ont laissé planer une question : le Gabon a-t-il changé de système ou simplement de visage ? La présence d’anciens réseaux et les ralliements opportunistes donnent parfois l’impression d’une révolution administrée par les héritiers du monde d’hier. Ce sentiment transforme l’espoir en cynisme.
La situation financière du pays aggrave tout. Le Gabon demeure riche sur le papier : pétrole, manganèse, bois, position stratégique, population relativement limitée. Mais l’État est serré à la gorge par la dette, les échéances de remboursement, les arriérés, le coût du refinancement et une dépendance persistante aux matières premières. Lorsque les recettes pétrolières fléchissent ou que les marchés deviennent plus exigeants, la marge sociale se réduit. Le pouvoir promet, mais le Trésor calcule. La population attend des emplois, mais le budget absorbe des intérêts. Les fonctionnaires veulent de la régularité, les entreprises veulent être payées, les ménages veulent respirer ; chacun découvre que la chute d’Ali Bongo n’a pas aboli l’équation financière gabonaise.
C’est là que peut naître le regret, ou plutôt l’illusion du regret. Sous Ali Bongo, les Gabonais connaissaient les défauts du système : opacité, clientélisme, inégalités, sentiment d’abandon, verticalité du pouvoir. Mais certains y trouvaient aussi une forme de prévisibilité. Des réseaux fonctionnaient, des équilibres existaient, des habitudes administratives, même injustes, organisaient l’accès aux faveurs, aux marchés, aux protections. Quand la transition promet la rupture sans produire assez vite une amélioration matérielle, ceux qui perdaient hier peuvent penser qu’ils perdent encore, et ceux qui profitaient hier peuvent devenir les entrepreneurs de la nostalgie.
Le risque pour Oligui Nguema n’est donc pas seulement économique ; il est moral. Il avait bénéficié d’un crédit politique exceptionnel parce qu’il incarnait la fin d’une longue confiscation. Ce crédit s’épuise. À mesure que le chômage des jeunes persiste, que la vie chère ronge les salaires, que les délestages, les routes dégradées ou les difficultés d’accès aux soins rappellent la fragilité de l’État, l’opinion devient moins indulgente. Elle ne compare plus les discours, mais les résultats. Elle ne demande plus seulement si Ali Bongo était mauvais ; elle demande si le nouveau pouvoir est meilleur.
Les Gabonais regretteront-ils Ali Bongo ? Majoritairement, probablement pas. La fatigue du système Bongo fut trop profonde et la volonté d’alternance trop réelle. Mais une partie du pays peut regretter un ordre ancien si le nouveau pouvoir donne le sentiment de reproduire ses défauts : contrôle de l’information, personnalisation du pouvoir, promesses sociales différées, train de vie officiel mal expliqué, incapacité à transformer la richesse nationale en soulagement populaire. Ce regret serait moins un hommage à Ali Bongo qu’un avertissement adressé à Oligui : on ne gouverne pas durablement sur la seule mémoire du soulagement initial.
La transition gabonaise avait ouvert une fenêtre rare. Pour qu’elle ne se referme pas sur une désillusion, le président doit comprendre que la liberté numérique, la transparence financière, la sobriété de l’État et la baisse concrète de la souffrance sociale ne sont pas des détails techniques. Ce sont désormais les vrais critères de la rupture. Faute de quoi, le Gabon ne regrettera peut-être pas Ali Bongo ; il regrettera surtout d’avoir cru trop vite que son départ suffisait à changer le pays.















