
Prévu du 28 au 31 mai 2026, le quatrième Forum Inde-Afrique devait couronner une décennie de reconquête diplomatique de New Delhi sur le continent. Son report, dicté par l’épidémie d’Ebola en RDC, en dit long sur les limites d’une ambition que la Chine, elle, n’a jamais laissée au hasard.
Le carton d’invitation était parti, les délégations annoncées, les communiqués prêts. Le quatrième Forum Inde-Afrique devait se tenir à New Delhi du 28 au 31 mai 2026, dix ans après la dernière édition, et sceller le grand retour diplomatique de l’Inde sur le continent. Il n’aura pas lieu, du moins pas maintenant : New Delhi a annoncé son report, invoquant l’épidémie d’Ebola qui sévit en République démocratique du Congo et a contraint les Nations unies à débloquer une soixantaine de millions de dollars en urgence. Un sommet panafricain ajourné pour raison sanitaire, voilà qui en dit long, par contraste, sur la fragilité d’une ambition que Pékin, son grand rival, n’a jamais laissée au hasard.
Car l’Inde a, ces dernières années, considérablement musclé sa présence africaine. Le commerce bilatéral approche les cent milliards de dollars, porté par l’énergie, les médicaments génériques et les biens de consommation ; les lignes de crédit indiennes ont financé des barrages, des chemins de fer et des réseaux électriques d’Addis-Abeba à Accra ; et la diplomatie vaccinale du programme Vaccine Maitri, déployée pendant la pandémie, a nourri un récit de solidarité Sud-Sud que New Delhi cultive avec soin. Surtout, l’Inde s’est posée en avocate du continent sur la scène mondiale, faisant entrer l’Union africaine au G20 lors de sa présidence, en 2023, geste hautement symbolique qui la distinguait des puissances occidentales.
Les instruments de cette influence sont pourtant nombreux et anciens. Le programme de coopération technique et économique de New Delhi, l’ITEC, forme depuis des décennies des milliers de cadres africains ; les bourses universitaires attirent étudiants nigérians, kényans ou éthiopiens vers les campus indiens ; et les géants du numérique et de la pharmacie indienne se sont implantés sur des marchés que les Occidentaux jugeaient peu rentables. Cette présence diffuse, faite de transferts de compétences plus que de chantiers spectaculaires, constitue la véritable force de l’Inde : moins visible que les autoroutes chinoises, mais plus profondément enracinée dans le tissu social et économique du continent.
Mais la comparaison avec la Chine reste cruelle. Pékin organise son propre forum, le FOCAC, avec une régularité d’horloge depuis 2000, y annonce des engagements financiers chiffrés en dizaines de milliards et y déroule une mécanique diplomatique dont la constance fait la force. Là où la Chine a fait de son rendez-vous africain un rituel de puissance, l’Inde peine à tenir le rythme : dix ans se sont écoulés depuis le dernier sommet, et le report de 2026 souligne moins un aléa sanitaire qu’une difficulté structurelle à transformer l’intention en architecture pérenne. La présence indienne est réelle, mais elle reste impressionniste là où celle de Pékin se montre méthodique, séquencée, presque industrielle.
L’enjeu dépasse le prestige. L’Afrique est devenue un théâtre de compétition pour les minerais critiques, le cobalt congolais, le lithium et les terres rares dont les industries de la transition énergétique sont avides, et l’Inde, qui ambitionne de bâtir ses propres chaînes de valeur, ne peut se permettre de céder le terrain. Elle compte aussi sur les voix africaines, cinquante-quatre à l’Assemblée générale des Nations unies, pour appuyer sa quête d’un siège permanent au Conseil de sécurité et asseoir sa stature de puissance émergente. Reporter un sommet, c’est offrir un répit à ses concurrents, la Chine bien sûr, mais aussi la Russie, les pétromonarchies du Golfe et une Turquie de plus en plus active, sur un continent où la présence se mesure d’abord à la constance.
Le motif du report n’est pas anodin. Qu’une épidémie en RDC suffise à faire dérailler un sommet continental rappelle combien le destin de l’Afrique et celui de ses partenaires se trouvent liés par la santé, ce maillon longtemps négligé de la diplomatie. L’Inde, pharmacie du monde en développement, aurait pu faire de cette crise une vitrine de son utilité, en transformant le forum en plateforme de coopération sanitaire plutôt qu’en l’annulant. Le choix de l’ajournement, prudent, trahit peut-être une administration encore hésitante sur la manière de conjuguer ambition géopolitique et gestion du risque, là où ses rivaux auraient converti la contrainte en argument.
Reste que la bonne volonté ne tient pas lieu de stratégie. Là où Pékin aligne des dizaines de milliards et une planification d’État, New Delhi compose avec des moyens budgétaires contraints et un secteur privé prudent, qui rechigne à investir sans garanties. Le décalage entre l’ambition affichée et les capacités financières réelles explique en partie ces rendez-vous manqués et ces sommets espacés. L’Inde veut peser comme une grande puissance, mais elle dépense comme une puissance moyenne, et l’Afrique, désormais courtisée de toutes parts, ne se contente plus de discours : elle compte les engagements, mesure les décaissements et compare, ligne à ligne, ce que chaque partenaire met réellement sur la table.
Tout n’est pas perdu pour New Delhi, qui dispose d’atouts durables : une diaspora influente en Afrique de l’Est et australe, une image moins prédatrice que celle de certains créanciers, et un discours Sud-Sud qui trouve un écho réel dans les capitales du continent. Mais l’Afrique de 2026 ne s’aligne plus : elle compare, négocie, monnaie ses partenariats au plus offrant et juge ses prétendants à leur fiabilité. Le forum reporté finira sans doute par se tenir. La vraie question est de savoir si l’Inde saura, d’ici là, passer du registre des intentions à celui des engagements tenus, faute de quoi elle restera, sur le continent, une puissance courtisée mais jamais tout à fait indispensable.















