Le 30 juillet à Gaborone, Abidjan et Gaborone ont signé un accord de coopération minière portant sur le diamant, l’or et les minéraux critiques. La Côte d’Ivoire y cherche le savoir-faire botswanais pour transformer son sous-sol et bâtir une souveraineté extractive encore balbutiante.

Par Tunde Adeyemi

C’est à Gaborone, le 30 juillet 2026, que la Côte d’Ivoire est allée chercher une leçon d’histoire minière. Ce jour-là, le ministre ivoirien des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa-Coulibaly, et la ministre botswanaise des Minéraux et de l’Énergie, Bogolo Joy Kenewendo, ont signé un accord de coopération présenté comme historique, portant sur la recherche géologique, l’exploration, le diamant, l’or, les minéraux critiques, la gouvernance du secteur et la formation. Derrière la formule diplomatique, un pari limpide : importer le savoir-faire d’un pays qui, en un demi-siècle, a transformé une rente diamantaire en développement, pour l’appliquer au sous-sol encore mal cartographié d’un géant ouest-africain de la fève et de l’or.

Le choix du partenaire n’a rien d’anodin. Le Botswana, dirigé par le président Duma Boko depuis fin 2024, est cité comme la référence continentale de la valorisation minière, grâce à sa coentreprise historique avec De Beers et à une gestion des revenus longtemps érigée en modèle. La Côte d’Ivoire, elle, veut accélérer la structuration d’une industrie extractive qui reste marginale au regard de son potentiel géologique. Des experts botswanais se sont déjà rendus sur les sites diamantifères de la Société pour le développement minier de la Côte d’Ivoire, la Sodemi, et plusieurs projets de coopération ont été identifiés dans la foulée de ces échanges techniques.

Pour Abidjan, l’accord s’inscrit dans une stratégie plus large de souveraineté sur les ressources. Le gouvernement d’Alassane Ouattara répète depuis des mois sa volonté de sortir d’une économie de cueillette, où l’or brut s’exporte sans transformation et où le cacao, premier pilier des recettes, subit de plein fouet les nouvelles exigences environnementales européennes. En s’adossant à l’expertise botswanaise, l’exécutif ivoirien cherche à bâtir des institutions de contrôle, à professionnaliser sa géologie et à capter davantage de valeur locale, dans un contexte où le cours de l’or aiguise l’appétit des investisseurs comme des orpailleurs clandestins.

Sur le terrain, pourtant, l’écart entre l’ambition affichée et la réalité reste considérable. La Côte d’Ivoire ne dispose ni de l’infrastructure institutionnelle, ni de la profondeur industrielle qui ont fait le succès du Botswana. Le diamant ivoirien demeure marginal et longtemps associé à des filières informelles, tandis que la ruée vers l’or nourrit un orpaillage illégal que les autorités peinent à endiguer, avec son cortège de dégâts environnementaux et de conflits fonciers. Transposer un modèle bâti sur quelques gisements diamantifères géants à un territoire fragmenté, où la petite mine artisanale fait vivre des centaines de milliers de personnes, relève d’un défi d’une tout autre nature.

Les intermédiaires de la filière observent l’accord avec un mélange d’espoir et de prudence. Les sociétés minières et les coopératives d’orpaillage légal y voient la promesse d’un cadre plus lisible, susceptible d’attirer des capitaux patients plutôt que des opérateurs de passage. Mais la formation, la traçabilité et la transformation locale supposent des délais longs et des arbitrages coûteux. Le risque, connu de tous les pays qui ont voulu brûler les étapes, est de voir la rente minière consolider quelques grands acteurs sans irriguer le tissu économique, reproduisant sous une forme nouvelle la dépendance que l’accord prétend justement conjurer.

La portée géoéconomique du geste dépasse le seul cadre bilatéral. En nouant un partenariat avec Gaborone, Abidjan participe d’un mouvement continental de coopération Sud-Sud, où les États africains cherchent à mutualiser leurs expériences plutôt qu’à s’en remettre aux seuls conseils des majors occidentales ou des bailleurs. Le Botswana, de son côté, exporte un modèle et diversifie son influence au moment où sa propre économie diamantaire ralentit et où Gaborone renégocie âprement sa relation avec De Beers. L’accord est donc autant une affaire de crédibilité réciproque qu’un échange technique.

L’accord ne se comprend pas sans le contexte qui l’entoure. Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire voit sa principale ressource agricole soumise aux nouvelles règles européennes sur la déforestation importée, qui menacent des pans entiers de ses exportations. Diversifier vers la mine, c’est chercher un second moteur de recettes et d’emplois, dans un pays où la jeunesse arrive massivement sur un marché du travail incapable de l’absorber. La promesse est séduisante sur le papier, tant l’or affiche des cours historiquement élevés. Elle suppose toutefois des routes, de l’énergie et des compétences que le secteur ne possède pas encore, et un État capable de faire respecter des règles là où l’informel a longtemps prospéré. Abidjan sait que le succès se mesurera moins à la solennité des signatures qu’à sa capacité à fixer sur son sol une chaîne de valeur, du forage au produit fini. C’est précisément cette architecture patiente que le partenariat botswanais entend aider à bâtir.

Pour la Côte d’Ivoire, la voie est étroite entre l’effet d’annonce et la transformation réelle. Un cadre de coopération ne vaut que par sa mise en oeuvre, et l’histoire des protocoles signés puis oubliés est longue sur le continent. En définitive, l’accord de Gaborone n’est pas seulement un transfert de compétences ; il redessine la manière dont un pays d’Afrique de l’Ouest conçoit sa souveraineté extractive, en misant sur un pair africain plutôt que sur un modèle importé du Nord. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir si l’exemple botswanais, forgé dans une géologie et une gouvernance singulières, peut vraiment se répliquer, ou s’il restera l’horizon inatteignable d’économies dont le sous-sol promet beaucoup et rend encore trop peu.