Fin juillet 2026, Ouagadougou annonce le retour de 1,31 million de déplacés internes dans leurs localités. Le pouvoir de transition d’Ibrahim Traoré en fait la preuve d’une reconquête sécuritaire. Mais derrière le chiffre, la fragilité d’un retour sans services ni paix durable interroge la solidité de la promesse.

Par Aïssatou Diallo

La scène s’est jouée à Ouagadougou, dans les derniers jours de juillet 2026, loin des fronts. Réuni pour évaluer le contrat de performance de la ministre en charge de l’action humanitaire, le lieutenant-colonel Passowendé Pélagie Kaboré, le gouvernement de transition a fait défiler un chiffre appelé à devenir un slogan : 1,31 million de personnes déplacées internes ont regagné leurs localités d’origine. Le Premier ministre, Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, y a vu la traduction concrète d’une promesse, celle d’un pays qui se recoud. Depuis le coup d’État de septembre 2022 qui a porté le capitaine Ibrahim Traoré au pouvoir, la reconquête du territoire est le socle de la légitimité militaire. Le retour des déplacés en serait la démonstration la plus concrète.

Le chiffre impressionne, et il raconte d’abord une inversion. Au plus fort de la crise, le Burkina Faso comptait près de deux millions de déplacés, l’une des plus fortes populations déracinées d’Afrique de l’Ouest. Ce flux aurait reflué à mesure que l’armée et les Volontaires pour la défense de la patrie, ces supplétifs civils enrôlés par dizaines de milliers, reprenaient des zones abandonnées au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, la coalition affiliée à Al-Qaïda. Les autorités avancent 1 034 localités concernées par ces retours, contre 871 à la fin de 2025 : la progression, en six mois, se veut la mesure d’une dynamique. Autour de ce socle, la transition a bâti un récit d’ordre, fait de villages rouverts, d’écoles réhabilitées et d’une administration qui revient. Le référentiel national adopté en début d’année, qui fixe l’horizon à 2030 et autorise Traoré à demeurer aux commandes au moins jusqu’en 2029, érige cette réinstallation en pilier du projet souverainiste.

Cette bataille du retour se lit aussi à l’échelle du Sahel. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, réunis dans l’Alliance des États du Sahel, ont fait de la reconquête et du départ des partenaires occidentaux un même récit d’émancipation. Ouagadougou y ajoute une intensité propre : nulle part la mobilisation civile n’a été aussi massive, avec des Volontaires pour la défense de la patrie devenus à la fois le bras armé et le coût, humain comme budgétaire, d’une guerre conduite au nom du peuple. Le retour des déplacés vient couronner ce discours, en offrant une image de victoire là où les bilans sécuritaires demeurent, ailleurs dans la région, nettement plus sombres.

Reste que le chiffre, brut, dit peu de la réalité des retours. Il émane du gouvernement lui-même, sans validation indépendante, et les agences humanitaires, dont l’accès au terrain s’est réduit, peinent à le recouper. Or un retour n’est pas une paix. Dans plusieurs localités reprises, les habitants reviennent sur des ruines, sans eau courante ni centre de santé fonctionnel, sous la protection incertaine de forces qui ne tiennent souvent que les chefs-lieux. Des travailleurs humanitaires cités par la presse décrivent des réinstallations parfois encouragées, voire pressées, pour nourrir la statistique, dans des zones où la coalition djihadiste continue d’imposer blocus et prélèvements. La menace n’a pas disparu : les attaques contre les axes routiers et les positions militaires se poursuivent, et une part des personnes recensées comme rentrées vivent en réalité regroupées dans des centres urbains sécurisés plutôt que dans leurs champs. Entre la carte des localités rouvertes et celle du contrôle effectif, l’écart demeure considérable.

Les données humanitaires nuancent d’ailleurs le tableau. Les Nations unies estimaient encore récemment à près de trois millions le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë, et les besoins de financement du plan de réponse restaient couverts à une fraction seulement de leur cible. Le désengagement de plusieurs bailleurs, sur fond de tensions entre Ouagadougou et ses anciens partenaires, a rétréci les moyens au moment même où les retours multipliaient les besoins. Réinstaller n’est pas seulement ramener des familles ; c’est rebâtir des dispensaires, rouvrir des marchés, réamorcer des cycles agricoles interrompus par des années de fuite. Sur ce terrain, la statistique du retour ne dit rien du sort réservé aux revenants une fois les projecteurs éteints.

Pour la transition, l’enjeu dépasse la communication. Faire revenir durablement les déplacés suppose de tenir dans le temps ce que l’offensive a permis d’ouvrir : sécuriser les routes, ramener les instituteurs et les infirmiers, relancer les récoltes dans un pays où l’insécurité alimentaire touche encore plusieurs millions de personnes. C’est un test de gouvernance autant que de guerre, et il engage la crédibilité d’un pouvoir qui a fait de la souveraineté et de l’efficacité ses maîtres mots. Le risque est connu : celui d’un chiffre qui gonfle plus vite que la réalité qu’il prétend décrire, et d’un retour qui se retourne, si une attaque d’ampleur vide de nouveau les villages rouverts.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas burkinabè, est celle de savoir si la reconquête militaire peut se convertir en reconstruction civile, ou si elle restera une ligne mouvante dont chaque avancée peut être défaite. En définitive, le retour des déplacés n’est pas seulement une statistique de fin de crise ; il redessine les rapports entre l’État sahélien, ses populations et les groupes armés qui contestent encore, arme au poing, le monopole de la protection.