
Près de quatre semaines hors du pays, aucune lettre au Parlement, un vice-président parti à New York. Le séjour européen de Bola Tinubu a laissé le Nigeria sans titulaire identifiable du pouvoir exécutif, à moins de quatre mois de la présidentielle du 16 janvier 2027. La section 145 n’a jamais paru aussi fragile.
Par Kwame Mensah
Le 24 septembre, à la tribune de la 81e Assemblée générale des Nations unies, c’est Kashim Shettima qui a lu le discours du président nigérian Bola Tinubu. Le texte, qui réclamait deux sièges permanents pour l’Afrique au Conseil de sécurité, affirmait que « le monde de 2026 ne peut rester captif de la répartition du pouvoir de 1945 ». Au même moment, le chef de l’État se trouvait en France, au terme de près d’un mois de « vacances de travail ». À Abuja, ni le président ni son vice-président n’étaient présents. Le Nigeria défendait à New York l’ordre constitutionnel mondial en laissant le sien en suspens.
Les faits sont simples. Bola Tinubu a quitté le pays le 30 août pour Londres, puis Paris, pour un congé annoncé de trois semaines. Le 21 septembre, son conseiller spécial chargé de l’information et de la stratégie, Bayo Onanuga, a annoncé une prolongation de quelques jours, assurant que le président restait « engagé » dans la conduite des affaires. Pendant ce séjour, selon la présidence relayée par Nairametrics, Bola Tinubu a rencontré Emmanuel Macron ainsi que l’industriel Vincent Bolloré. Le secrétaire du gouvernement de la Fédération, George Akume, l’a représenté aux cérémonies officielles. Selon des sources citées par TheCable le 25 septembre, le retour à Lagos est attendu ce dimanche.
Le problème n’est pas le voyage. Il est dans le silence juridique qui l’entoure. La section 145 de la Constitution de 1999 impose au président de transmettre une déclaration écrite au président du Sénat et au président de la Chambre des représentants lorsqu’il s’absente ou ne peut exercer ses fonctions ; le vice-président devient alors président par intérim. Son second alinéa prévoit que, faute de transmission dans un délai de 21 jours, l’Assemblée nationale peut, par une résolution à la majorité simple, confier l’intérim au vice-président. Or, d’après The Guardian nigérian, aucune déclaration de ce type n’a été rendue publique depuis l’entrée en fonctions de Bola Tinubu en mai 2023. Le délai de 21 jours est dépassé depuis le 20 septembre.
Ce mécanisme n’est pas une curiosité de juriste. Il est né d’un traumatisme. En 2009 et 2010, le président Umaru Yar’Adua, hospitalisé à l’étranger, n’avait transmis aucune lettre ; il avait fallu que l’Assemblée nationale invoque le 9 février 2010 une « doctrine de nécessité » pour installer Goodluck Jonathan comme président par intérim, après environ 78 jours d’absence. L’amendement de la section 145 devait refermer cette brèche. Seize ans plus tard, la brèche est rouverte, non par une maladie, mais par une conception de l’exercice du pouvoir où la présence physique devient facultative.
Le deuxième angle est politique, et il est plus embarrassant pour la majorité. Muhammadu Buhari, que Bola Tinubu avait pourtant soutenu, transmettait régulièrement ses pouvoirs à son vice-président Yemi Osinbajo lors de ses séjours à l’étranger. En s’en abstenant, l’actuel président signale qu’il ne veut pas, même symboliquement, installer Kashim Shettima dans le fauteuil. Le 23 septembre, Bolaji Abdullahi, secrétaire national à la communication de l’African Democratic Congress (ADC), a résumé la ligne : « La représentation n’est pas la gouvernance. » L’ancien vice-président Atiku Abubakar s’est interrogé sur l’absence de tout document de transfert, tandis que le professeur Chidi Odinkalu, ancien président de la Commission nationale des droits de l’homme, a comparé la méthode à celle de Paul Biya au Cameroun.
Le troisième angle est institutionnel. La section 145 confie au Parlement le rôle d’arbitre, et c’est lui qui fait défaut. Deux députés, Awaji-Inombek Abiante (NDC, Rivers) et Abubakar Kusada (APC, Katsina), à la tête du Save Democracy Group, ont demandé à la direction de l’Assemblée nationale de convoquer une séance plénière pour trancher, rappelant que la Constitution ne peut être remplacée par l’assurance que le président « reste en communication » avec ses collaborateurs. Mais il bute sur une réalité arithmétique : une Assemblée dominée par l’APC n’a aucun intérêt, à quelques mois du scrutin, à voter une résolution qui ressemblerait à un désaveu du candidat sortant.
La défense de la présidence n’est pas dépourvue d’arguments. Chidi Odinkalu lui-même reconnaît que l’argument juridique le plus solide consisterait à lire les 21 jours comme des jours ouvrables, au sens de la loi d’interprétation, ce qui repousserait l’échéance d’environ une semaine. Et rien n’indique à ce stade une incapacité du président. Mais c’est précisément là que le raisonnement se retourne : un texte dont on doit discuter le mode de décompte pour justifier une absence est un texte que l’on contourne, pas que l’on respecte. La section 145 a été écrite pour empêcher qu’un pays de plus de 200 millions d’habitants dépende d’une interprétation.
Le retour annoncé de Bola Tinubu éteindra sans doute la polémique immédiate. Il ne réglera pas la question de fond. Le président entre dans une campagne où le ministre du Territoire de la capitale fédérale, Nyesom Wike, promet déjà de conduire la campagne de réélection dans le Territoire de la capitale fédérale et dans l’État de Rivers, et où chaque absence prolongée deviendra un argument pour ses adversaires. La présidentielle et les législatives du 16 janvier 2027, avancées par la Commission électorale nationale indépendante (INEC) dans son calendrier révisé de février, se joueront aussi sur la crédibilité institutionnelle du pouvoir sortant.
L’épisode laisse surtout une jurisprudence politique dangereuse. Si un président peut rester près d’un mois à l’étranger sans lettre, sans intérim et sans vote du Parlement, alors la section 145 devient une option. Le jour où l’absence ne sera plus un congé mais une incapacité, le Nigeria découvrira qu’il a déjà accepté le précédent. En 2010, il avait fallu inventer une doctrine de nécessité. En 2026, la classe politique se contente d’attendre un avion.















