Treize ans après les sévices de l’OCRB de Bangui, la Cour pénale internationale a reconnu Mahamat Saïd Abdel Kani coupable de quatre crimes contre l’humanité. Premier membre de la Séléka condamné à La Haye, il n’était pourtant qu’un maillon. Le verdict du 23 septembre souligne surtout ce que la Centrafrique n’a pas encore jugé.

Par Éliane Moukoko

Dans la salle d’audience de La Haye, le 23 septembre 2026, la juge Miatta Maria Samba a décrit sans détour ce qu’était devenu, sous l’autorité du commandant de la Séléka Mahamat Saïd Abdel Kani, l’Office central de répression du banditisme (OCRB) de Bangui, en Centrafrique, entre avril et août 2013. Des cellules souterraines sans fenêtre, sans toilettes ni douche. Un sol couvert d’excréments. Des détenus fouettés, soumis à la simulation de noyade ou ligotés selon la technique dite de l’« arbatacher », mains, coudes et pieds liés dans le dos. Au terme de ce récit, la Chambre de première instance VI de la Cour pénale internationale (CPI) a déclaré l’accusé, âgé de 56 ans, coupable de quatre crimes contre l’humanité : emprisonnement, torture, persécution et autres actes inhumains.

Pour la République centrafricaine, le verdict referme une parenthèse ouverte par le coup de force de mars 2013, lorsque la coalition Séléka avait renversé François Bozizé. L’OCRB était alors devenu, selon l’accusation, un lieu de représailles contre les partisans supposés de l’ancien régime. En juillet 2025, la même Cour avait condamné deux chefs anti-balaka, les milices nées en réaction à la Séléka : Alfred Yekatom à quinze ans de prison et Patrice-Édouard Ngaïssona à douze ans. Tous deux ont fait appel. Avec Mahamat Saïd, chacun des deux camps de la guerre civile compte désormais un condamné à La Haye. L’équilibre est symbolique, il n’est pas anodin : la CPI ne pourra plus être accusée de ne juger qu’une seule mémoire du conflit.

Le jugement mérite pourtant d’être lu dans le détail. Les juges ont écarté les chefs de crimes de guerre (torture, traitements cruels, atteintes à la dignité), faute de preuves suffisantes que les sévices s’inscrivaient dans un conflit armé au sens du droit international, rapportent Al Jazeera et le site juridique Jurist. Autrement dit, la Cour a condamné un système de répression politique plutôt qu’un épisode de guerre. La nuance compte. Elle décrit un appareil d’État capturé par une faction armée, qui torturait non pas sur une ligne de front mais dans un service de police de la capitale. Cette qualification colle à la réalité vécue par les habitants de Bangui en 2013 : la violence de la Séléka n’était pas seulement celle des combats, elle était administrative, méthodique, logée dans les sous-sols d’un bureau officiel.

Reste l’essentiel. Mahamat Saïd n’était pas au sommet. Il dirigeait un centre de détention, il ne commandait pas la coalition. Aucun des dirigeants politiques de la Séléka de 2013 n’a été jugé à La Haye, et la décision du 23 septembre ne dit rien d’eux. La justice internationale reproduit ici un schéma familier : elle atteint les échelons intermédiaires, ceux dont l’arrestation est politiquement praticable, tandis que les figures qui ont négocié leur place dans les accords successifs demeurent hors d’atteinte. Pour les victimes, un condamné vaut mieux qu’aucun. Pour la mémoire collective, le risque est de laisser croire que la torture de 2013 fut l’affaire de quelques geôliers zélés, et non la méthode d’un pouvoir.

À Bangui, le gouvernement a salué la décision. Le ministre de la Justice, Arnaud Djoubaye Abazène, a assuré qu’aucune victime ne serait oubliée et que justice serait rendue à tous les niveaux, selon des propos rapportés par allAfrica le 24 septembre. L’engagement est louable, mais il se heurte à la question des moyens. La Cour pénale spéciale, juridiction hybride installée à Bangui pour juger les crimes les plus graves, souffre de contraintes budgétaires sévères qui limitent sa capacité à instruire seule, relève The Rio Times. Or c’est à elle, bien plus qu’à La Haye, qu’il reviendrait de remonter la chaîne de commandement.

Le contexte politique n’aide pas. Le président Faustin-Archange Touadéra, réélu pour un troisième mandat en janvier 2026 avec plus de 76 % des voix après une révision constitutionnelle de 2023 qui a supprimé la limitation des mandats, a fait de la pacification un pilier de son pouvoir. Deux grands groupes armés ont signé un cessez-le-feu en avril 2025 et dissous leurs branches militaires en juillet de la même année. Les forces russes, passées de Wagner à l’Africa Corps placé sous tutelle de l’État russe, restent au cœur du dispositif sécuritaire, au grand dam des chancelleries occidentales qui réclament des comptes. Cette paix négociée repose sur des compromis avec des chefs armés que la justice pourrait un jour vouloir entendre. Pacifier et poursuivre ne relèvent pas toujours de la même logique, et Bangui a jusqu’ici privilégié la première.

La suite de la procédure est fixée. Les audiences sur la peine doivent se tenir en novembre 2026, et l’accusation comme la défense disposent de trente jours pour faire appel du jugement. Une procédure de réparations a également été ouverte au profit des victimes reconnues. Dans un pays où, selon les agences humanitaires, 2,3 millions de personnes, soit environ un tiers de la population, auront besoin d’assistance en 2026, la réparation ne sera pas un détail juridique : elle dira si la justice internationale sait produire autre chose qu’un verdict.

La véritable question posée par l’arrêt du 23 septembre ne concerne donc plus La Haye, mais Bangui. La Cour pénale spéciale disposera-t-elle, enfin, des financements et de l’appui politique nécessaires pour poursuivre ceux qui donnaient les ordres ? Tant qu’elle n’y parviendra pas, la condamnation de Mahamat Saïd restera celle d’un geôlier, non celle d’un système. Et les victimes de l’OCRB auront obtenu une vérité judiciaire incomplète, gravée dans un jugement historique qui laisse intact le silence sur le sommet de la Séléka.