Le 1er septembre 2026, la Commission électorale a proclamé la victoire du oui, à 70 pour cent, au référendum constitutionnel bissau-guinéen. Porté par la transition militaire du général Horta N’Tam, le texte instaure un régime présidentiel fort, à trois mois d’élections générales censées ramener les civils au pouvoir.

Par Aïssatou Diallo

À Bissau, le verdict est tombé le 1er septembre 2026 : la Commission nationale électorale, par la voix de sa présidente Carmen Isaura Lobo, a proclamé la victoire du oui, à environ 70 pour cent, au référendum constitutionnel organisé deux jours plus tôt. Le scrutin, tenu le 30 août dans un climat tendu, offre à la transition militaire l’onction populaire qu’elle recherchait. En quelques heures, la petite république lusophone d’Afrique de l’Ouest, coutumière des coups d’État, a validé le basculement vers un régime présidentiel taillé sur mesure. Le pays de moins de deux millions d’habitants, longtemps décrit comme un narco-État par ses détracteurs, joue une nouvelle fois son avenir institutionnel sur un bulletin de vote.

Le texte adopté n’est pas une réforme cosmétique. Il substitue au système semi-parlementaire hérité de l’indépendance un régime présidentiel fort, concentrant l’essentiel de l’exécutif entre les mains du chef de l’État et rabotant les prérogatives d’un Parlement jusqu’ici arbitre des crises à répétition. La révision a été préparée par le Conseil national de transition, l’organe installé par la junte après le putsch de novembre 2025 qui avait renversé le président Umaro Sissoco Embaló. Le calendrier, lui, est serré : présidentielle et législatives sont fixées au 6 décembre 2026. Concrètement, le chef de l’État verra ses pouvoirs de nomination et de décision élargis, tandis que le poste de Premier ministre, longtemps pomme de discorde entre présidence et Assemblée, perdra de sa centralité, au nom de la lutte contre les blocages qui ont paralysé le pays.

Le président de transition, le général Horta N’Tam, présente ce cadre nouveau comme le remède à l’instabilité chronique d’un pays qui a connu quatre coups d’État réussis et une dizaine de tentatives depuis 1974. En votant lui-même à Bissau, il s’est félicité d’un processus apaisé. Pour la junte, la démonstration est double : prouver sa capacité à organiser un scrutin crédible et se doter, avant l’échéance de décembre, d’une architecture institutionnelle qui pérennisera le pouvoir de celui qui remportera la présidentielle. La restauration civile promise se double ainsi d’un verrouillage. La communauté internationale, échaudée par la valse des putschs dans la sous-région, réclame surtout un calendrier tenu et un scrutin ouvert ; la junte, elle, joue sa respectabilité sur la tenue du rendez-vous de décembre.

Reste que l’adhésion revendiquée masque de profondes zones d’ombre. La campagne s’est déroulée alors que les activités des partis politiques demeurent, dans les faits, impossibles, et que l’opposition dénonce un texte négocié sans elle. Le taux de participation, la transparence du décompte et la liberté réelle du débat restent contestés par plusieurs organisations de la société civile. Dans un pays où le trafic de cocaïne gangrène l’appareil d’État et où l’armée pèse sur chaque transition, la question de savoir qui a réellement voté, et sous quelles pressions, pèsera longtemps sur la légitimité du nouveau régime. Les précédents nourrissent le scepticisme : depuis des décennies, chaque réforme constitutionnelle a été présentée comme la dernière, sans jamais briser le cycle des prétoriens et des présidents renversés ; la méfiance, ici, est devenue une seconde nature.

Les grandes figures de la scène politique avancent en terrain miné. Domingos Simões Pereira, chef historique du PAIGC sorti de prison mais maintenu en résidence surveillée, et Fernando Dias, qui a pu quitter l’ambassade du Nigéria où il s’était réfugié, incarnent une opposition fragilisée, tolérée mais bridée. Pour eux, la voie est étroite : participer au scrutin de décembre, c’est risquer de légitimer un cadre écrit contre eux ; le boycotter, c’est abandonner le terrain à la transition. Le nouveau régime présidentiel, s’il survient sans contre-pouvoirs, pourrait transformer une alternance en simple consolidation. Aucune des grandes formations ne peut se permettre ni de cautionner un processus verrouillé, ni de s’en exclure au risque de disparaître de la carte : le PAIGC, vieux parti de la libération, se retrouve sommé de choisir entre la rue et les urnes, sans garantie que l’une ou l’autre voie lui rende le pouvoir qu’il estime lui revenir.

À l’échelle régionale, l’affaire embarrasse. La CEDEAO, déjà fragilisée par le départ des trois États sahéliens et par sa difficulté à sanctionner les putschs, observe avec prudence un processus qui habille un coup de force des atours du suffrage. Bissau, longtemps sous perfusion de l’aide extérieure et point de passage des cartels sud-américains, occupe une position stratégique sur la façade atlantique. Un pouvoir présidentiel fort, s’il stabilise le pays, arrangera des partenaires soucieux de sécurité maritime et de lutte antidrogue ; s’il dérape, il ajoutera un foyer d’instabilité à une sous-région déjà sous tension. Pour Dakar, Abuja et les capitales du golfe de Guinée, un voisin stable vaut souvent mieux qu’un partenaire vertueux mais paralysé, et le pragmatisme risque de l’emporter sur les principes.

En définitive, le référendum bissau-guinéen n’est pas seulement un ajustement constitutionnel ; il illustre une tentation qui traverse tout un pan du continent, celle de sortir de l’instabilité par la concentration du pouvoir plutôt que par l’équilibre des institutions. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de la Guinée-Bissau, est celle de savoir si un régime présidentiel renforcé peut être un facteur de stabilité durable, ou seulement l’antichambre d’un nouvel autoritarisme. Le 6 décembre, les électeurs trancheront un premier volet ; l’histoire jugera l’autre.