
Le 3 septembre 2026, une marche anti-migrants a dégénéré en violences à Durban, visant un campement de ressortissants étrangers. Portée par Operation Dudula et la Patriotic Alliance, la mobilisation illustre l’ancrage d’une xénophobie que le président Cyril Ramaphosa dénonce sans parvenir à l’endiguer.
Par Chioma Bennett
À Durban, la scène est devenue presque routinière, et c’est là tout le problème. Le 3 septembre 2026, dans l’est de l’Afrique du Sud, une marche présentée par ses organisateurs comme une campagne de nettoyage a tourné à l’affrontement. Une centaine de manifestants, hostiles à l’immigration clandestine, ont convergé vers un campement installé depuis une treizaine de semaines devant un bâtiment public, où s’abritaient plusieurs centaines de ressortissants étrangers, majoritairement originaires de la République démocratique du Congo. Blessés, intervention policière, images de panique : le rituel des tensions migratoires sud-africaines a repris, à peine commenté tant il est devenu familier dans le pays le plus industrialisé du continent. Ce n’est pas la première fois : le pays a connu, en 2008 puis en 2015 et 2019, des flambées meurtrières qui ont fait des dizaines de morts et déplacé des milliers d’étrangers, sans que les causes profondes soient jamais traitées.
Le mécanisme de cette poussée est désormais bien rodé. Les collectifs qui l’animent, au premier rang desquels Operation Dudula et la Patriotic Alliance, se réclament d’un combat contre l’immigration irrégulière et le travail non déclaré. Sur le terrain, leurs militants patrouillent devant les hôpitaux publics, les étals de rue et les logements informels, exigeant des passants la présentation de leurs papiers. Les réseaux sociaux documentent des scènes d’humiliation, parfois de violences physiques, contre des Zimbabwéens, des Mozambicains, des Malawites ou des Éthiopiens. Ce qui se présente comme une vigilance citoyenne s’apparente à une police privée de la nationalité, exercée dans la rue et filmée pour l’exemple, en marge de tout cadre légal.
La réponse des autorités reste, elle, prise dans la contradiction. Le président Cyril Ramaphosa a condamné les actes de justiciers, jugeant contraire à l’esprit sud-africain le fait de chasser des étrangers des établissements de santé, tout en reconnaissant que l’inquiétude des citoyens face à la pression migratoire sur des services publics saturés n’est pas illégitime. Cette ligne de crête, qui déplore la méthode sans désavouer le grief, traduit l’embarras d’un pouvoir confronté à un chômage massif et à une opinion travaillée par la colère sociale. Condamner la violence sans traiter ses causes économiques, c’est risquer de la voir se reproduire, saison après saison, chaque fois qu’un bouc émissaire commode se présente. Le chômage, qui frôle un tiers de la population active et davantage encore chez les jeunes, offre un terreau fertile à la désignation d’un responsable venu d’ailleurs.
Sur le terrain, les premières victimes sont des travailleurs pauvres, souvent sans papiers, pris entre l’exploitation et la peur. Vendeurs ambulants, ouvriers du bâtiment, employées domestiques, ils occupent les emplois que l’économie informelle sud-africaine absorbe sans les déclarer, puis désigne à la vindicte quand la conjoncture se durcit. Le campement de Durban, peuplé de Congolais fuyant la guerre dans l’est de leur pays, dit la double peine de ces exilés : chassés par les armes chez eux, traqués par les foules chez leurs hôtes. Derrière chaque contrôle sauvage de documents se joue la vie de familles entières, réduites à négocier leur invisibilité pour survivre dans les marges de la nation arc-en-ciel.
Pour les corps intermédiaires, la banalisation est le vrai danger. Les organisations de défense des droits humains alertent depuis des mois sur la normalisation d’un discours qui transforme le migrant en coupable désigné de tous les maux : criminalité, chômage, effondrement des services. Les municipalités, souvent débordées, ferment les yeux ou instrumentalisent la colère à des fins électorales. Les partis, à l’image de la Patriotic Alliance entrée au gouvernement, ont compris le rendement politique de la xénophobie et en font un fonds de commerce assumé. Cette respectabilité nouvelle du rejet, portée par des élus plutôt que par des marges, marque un basculement plus inquiétant que les violences elles-mêmes. Des chercheurs rappellent que la part réelle des étrangers dans la population demeure bien inférieure aux chiffres fantasmés qui circulent, mais la rumeur pèse souvent plus lourd que la statistique.
Les rapports de force débordent les frontières sud-africaines. En s’en prenant à des ressortissants zimbabwéens, mozambicains ou congolais, ces mobilisations heurtent des voisins dont dépend l’intégration régionale et minent l’ambition d’un marché continental sans entraves à la circulation des personnes. La Communauté de développement d’Afrique australe observe, embarrassée, un membre pivot exporter de l’instabilité par le rejet. Le contraste est cruel avec le récit officiel d’une Afrique du Sud championne du panafricanisme et de la zone de libre-échange continentale. Chaque campement démantelé, chaque marche débordée, adresse aux capitales voisines un message qui contredit les discours d’intégration prononcés dans les sommets. Pretoria, qui porte de hautes ambitions d’intégration continentale et accueille de grands sommets, peine à concilier ce discours avec les images de chasses à l’homme relayées bien au-delà de ses frontières.
En définitive, la violence de Durban n’est pas un simple fait divers ; elle révèle une économie de la peur où la précarité des uns se retourne contre la vulnérabilité des autres. Pour l’Afrique du Sud, la voie est étroite : répondre à l’angoisse sociale sans nourrir la haine, réguler l’immigration sans livrer les étrangers aux foules. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sud-africain, est celle de savoir combien de temps un continent qui se rêve uni pourra tolérer que sa première puissance industrielle érige la chasse à l’étranger en exutoire ordinaire, sans y voir le symptôme d’une crise qui est d’abord la sienne.















