Le 31 août 2026, les partis d’opposition nigérians se réunissent pour tenter de bâtir un front commun contre Bola Tinubu, à cinq mois d’une présidentielle prévue en janvier 2027. Mais les rivalités d’Atiku Abubakar, de Peter Obi et de Rabiu Kwankwaso menacent déjà l’alliance.

Par Aïssatou Diallo

Le 31 août 2026, dans un salon feutré d’Abuja, les cadres de plusieurs partis d’opposition nigérians devaient se retrouver autour d’une même table, sous la houlette du groupe dit des cent, animé par le vétéran Salihu Lukman. L’objet de la réunion tenait en un mot : l’unité. À cinq mois d’une élection présidentielle fixée à janvier 2027, le pays le plus peuplé d’Afrique, plus de deux cents millions d’habitants, s’interroge sur sa capacité à opposer une alternative crédible à Bola Tinubu. Le président sortant, lui, a déjà lancé sa machine. Jamais, depuis le retour à un pouvoir civil en 1999, la reconquête de la présidence n’a paru aussi ouverte sur le papier, et aussi improbable dans les faits.

Le contraste est saisissant. Le 23 août, l’All Progressives Congress au pouvoir avait installé son conseil de campagne présidentiel, présidé par Tinubu lui-même, avec le vice-président Kashim Shettima en adjoint et un dispositif rodé de gouverneurs et de relais locaux. En face, l’opposition avance en ordre dispersé. La coalition bâtie autour de l’African Democratic Congress, censée fédérer les mécontents, s’est fissurée au printemps lorsque Peter Obi et Rabiu Musa Kwankwaso ont rallié le Nigeria Democratic Congress, laissant Atiku Abubakar seul porte-drapeau de l’ADC. La réunion du 31 août vise précisément à recoller les morceaux avant que la campagne officielle ne fige les positions. Car le temps joue contre les opposants : plus la date du scrutin approche, plus il devient coûteux, pour chacun des prétendants, de renoncer à une candidature déjà financée et adossée à des réseaux régionaux.

Le mécanisme du blocage est connu de tous les observateurs de la vie politique nigériane. Trois hommes, Atiku, Obi et Kwankwaso, incarnent chacun une part de l’électorat d’opposition, et aucun ne veut s’effacer. Atiku, éternel candidat, revendique l’expérience et un ancrage dans le Nord. Obi mobilise la jeunesse et le Sud-Est, fort de sa percée de 2023. Kwankwaso pèse sur l’État de Kano et son influent mouvement. Additionnées, leurs voix pourraient inquiéter le pouvoir. Éparpillées entre plusieurs bulletins, elles garantissent presque mécaniquement la réélection du sortant, comme en 2023, lorsque la division avait déjà ouvert un boulevard à Tinubu. Les pourparlers d’Ibadan, censés accoucher d’un ticket commun, se sont enlisés sur la même pierre d’achoppement qu’il y a quatre ans : le refus de chacun de s’effacer derrière un autre.

Or le terrain, lui, bouillonne. Depuis la suppression de la subvention aux carburants et le décrochage du naira, le coût de la vie a explosé, l’inflation a longtemps rongé le pouvoir d’achat et la colère sociale affleure dans les grandes villes comme dans les campagnes. Sur le papier, ce mécontentement est un carburant idéal pour une opposition. Encore faut-il un véhicule pour le transformer en vote. Pour l’électeur de Lagos ou de Kano excédé par les prix, l’absence d’un candidat unique revient à disperser la contestation, et à laisser le débat se réduire à un référendum sur le bilan du président plutôt qu’à un choix entre projets. Les mouvements de jeunesse, très actifs en ligne depuis la mobilisation de 2020 contre les violences policières, réclament un candidat unique et menacent de sanctionner dans les urnes les formations qu’ils jugeront responsables de la dispersion des voix.

Les appareils partisans ajoutent leur propre pesanteur. Au Nigeria, une candidature se négocie autant dans les états-majors régionaux et auprès des parrains politiques que devant les électeurs. Chaque camp calcule ses banques de voix, arbitre entre un ticket Obi-Kwankwaso qui combinerait Sud et Nord et une formule portée par Atiku, et redoute de servir de marchepied à un rival. Les tractations sur un candidat unique achoppent sur cette arithmétique des ego, où la logique de survie des partis prime souvent sur l’intérêt de l’alternance. La réunion du 31 août peut accoucher d’une déclaration d’intention ; elle butera sur la question du nom. Dans un pays où la règle électorale impose de conquérir une large assise géographique, aucune des trois figures ne peut à elle seule réunir la majorité et le quart des voix requis dans les deux tiers des États.

À cette fragmentation répond l’avantage massif du sortant. Tinubu dispose de l’appareil d’État, des ressources d’une campagne financée, du contrôle des leviers fédéraux et d’un rapport de force favorable au sein de la commission électorale, dont l’indépendance sera scrutée. Les analystes soulignent que, dans un scrutin à un seul tour où la majorité relative suffit, un pouvoir cohérent face à une opposition éclatée part gagnant. La véritable inconnue n’est donc pas la popularité de Tinubu, entamée par la crise, mais la capacité de ses adversaires à surmonter leurs rivalités avant la clôture des candidatures. Le précédent de 2023, où Tinubu l’avait emporté avec un score relativement modeste face à une opposition scindée en trois, hante chaque état-major.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérian, est celle de savoir si une démocratie peut produire une alternance quand l’opposition confond addition des ambitions et union des forces. Le Nigeria offre le laboratoire grandeur nature d’un mal partagé sur le continent : des majorités sortantes reconduites moins par adhésion que par la division de leurs contradicteurs. Du Sénégal au Kenya, l’histoire récente a pourtant montré qu’une alternance ne se décrète pas : elle se construit par le renoncement d’un homme au profit d’une cause. En définitive, l’unité de l’opposition n’est pas seulement une manœuvre d’appareil ; elle décide, à elle seule, de la nature du choix que les Nigérians pourront exprimer en janvier 2027.