
Le 24 août 2026, la Haute Cour de Gqeberha a rouvert l’enquête sur la mort de Steve Biko, figure de la Conscience noire décédée en détention policière en 1977. Près de quarante-neuf ans après, cette procédure inédite interroge la capacité de l’Afrique du Sud démocratique à juger enfin les crimes de l’apartheid.
Par Chioma Bennett
Il aura fallu près d’un demi-siècle pour que la justice sud-africaine se penche à nouveau sur l’un des crimes les plus emblématiques de l’apartheid. Le 24 août 2026, la Haute Cour de Gqeberha, l’ancienne Port Elizabeth, a repris l’enquête sur la mort de Steve Biko, survenue en septembre 1977 après sa détention par la police de sécurité. Militant, penseur, fondateur du Mouvement de la conscience noire, Biko est mort des suites de sévères sévices, le crâne fracturé, transporté nu et menotté sur des centaines de kilomètres avant de succomber. Aucun responsable n’a jamais été condamné pour ces faits. Arrêté à un barrage routier en août 1977, interrogé dans les locaux de la police de sécurité, il avait été transporté agonisant sur près de mille kilomètres jusqu’à Pretoria, où il expira le 12 septembre 1977.
La réouverture de la procédure, décidée en septembre 2025, vise à répondre à une question restée ouverte depuis 1977 : des actes ou des omissions peuvent-ils encore engager des responsabilités pénales, près de quarante-neuf ans après les faits ? La première enquête, menée sous le régime raciste, avait blanchi les policiers impliqués, concluant à une mort sans faute imputable. La Commission vérité et réconciliation, dans les années qui suivirent la fin de l’apartheid, avait refusé l’amnistie aux agents concernés, faute d’aveux complets, sans que des poursuites ne s’ensuivent pour autant. C’est cette longue chaîne d’impunité que la nouvelle instruction entend briser. À l’époque, le ministre de la police avait déclaré que cette mort le laissait indifférent, formule restée dans les mémoires comme le symbole du cynisme du régime, et la justice d’alors n’avait retenu aucune responsabilité.
Le chemin, toutefois, s’annonce semé d’embûches. Dès sa reprise, l’enquête a buté sur une crise de financement, résolue in extremis lorsque le ministère de la Justice a accepté de prendre en charge les frais de la procédure, jugée nécessaire à la manifestation de la vérité. Le département couvrira notamment les frais juridiques de Nontsikelelo Biko, la veuve du militant, appelée à témoigner, après que l’aide juridictionnelle eut estimé qu’elle n’y était pas éligible. Ces difficultés matérielles, autour d’un dossier d’une portée nationale, ont indigné la famille, qui y voit le symptôme d’un État encore trop lent à affronter son passé. La lenteur, dans un dossier aussi emblématique, a nourri le soupçon d’une réticence de l’appareil d’État à exhumer les responsabilités individuelles.
Le temps, surtout, joue contre la vérité. Sur les huit témoins directs des événements entourant la mort de Biko, deux seulement sont encore en vie et en mesure de déposer. Un juge a d’ailleurs rejeté la demande de report formulée par la famille, estimant qu’il fallait avancer tant que ces témoins pouvaient parler. La partie civile a également réclamé la comparution forcée d’un ancien agent des services de renseignement de l’apartheid, et n’a pas exclu de demander la récusation du magistrat, signe d’une défiance persistante à l’égard d’institutions dont certaines n’ont jamais été entièrement purgées de leur héritage. Le précédent de l’enquête rouverte sur la mort du militant Ahmed Timol, dont la version officielle du suicide fut renversée par un tribunal en 2017, nourrit l’espoir de la famille Biko qu’un réexamen puisse enfin établir les faits.
Au-delà du cas Biko, c’est toute la justice transitionnelle sud-africaine qui se trouve interrogée. Des centaines de dossiers de crimes commis sous l’apartheid, transmis à l’issue des travaux de la Commission vérité et réconciliation, n’ont jamais donné lieu à des poursuites, faute de volonté politique, de moyens ou en raison de blocages dont l’origine reste débattue. Pour les familles de victimes, ce silence prolongé équivaut à une seconde injustice, celle de l’oubli institutionnel. La réouverture de l’enquête Biko agit dès lors comme un révélateur : elle mesure la distance entre la promesse de réconciliation, socle moral de la nation arc-en-ciel, et la réalité d’une reddition de comptes largement inaboutie. Les auditions de la Commission, à la fin des années 1990, avaient vu d’anciens policiers reconnaître leur présence sans obtenir l’amnistie, sans que le parquet ne s’en saisisse ensuite.
La portée de l’affaire dépasse les frontières sud-africaines. Sur un continent où de nombreux pays sortis de dictatures, de guerres civiles ou de régimes d’exception cherchent encore la formule d’une justice qui répare sans rouvrir les plaies, l’Afrique du Sud fait figure de laboratoire scruté de près. Le pari de la Commission vérité et réconciliation, salué en son temps comme un modèle, montre aujourd’hui ses limites lorsque la vérité obtenue ne débouche pas sur la justice. Pour Pretoria, la voie est étroite : rendre justice à Biko sans donner le sentiment de rouvrir des comptes que trente ans de démocratie n’ont pas soldés. Des familles de victimes ont depuis engagé des recours pour contraindre l’État à instruire ces dossiers longtemps enterrés. Elles rappellent qu’une mémoire privée de justice demeure une réconciliation inachevée.
En définitive, l’enquête rouverte n’est pas seulement une procédure judiciaire ; elle est un examen de conscience national. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de Steve Biko, est celle de savoir si une démocratie peut se dire pleinement réconciliée tant que les crimes fondateurs de l’ordre ancien demeurent sans juge, ou si la vérité, aussi tardive soit-elle, reste la condition première d’une paix qui ne se contente pas d’oublier.















