
Réunis en Suisse à la fin août 2026, Kinshasa et l’AFC/M23 se sont accordés sur une feuille de route de négociation. Neuf mois après l’accord-cadre de Doha, ce pas relance un processus enlisé, sans garantir la paix dans un Est congolais toujours meurtri par les armes.
Par Éliane Moukoko
C’est à l’abri des regards, dans une ville suisse, que s’est joué à la fin août 2026 un nouvel épisode de la diplomatie congolaise. Du 17 au 21 août, les délégations du gouvernement de la République démocratique du Congo et de l’Alliance Fleuve Congo, à laquelle est arrimé le Mouvement du 23 mars, ont arrêté une feuille de route fixant les étapes et le calendrier des négociations à venir. L’annonce, confirmée le 23 août, prolonge l’accord-cadre signé à Doha le 15 novembre 2025 sous l’égide du Qatar. Pour l’est du pays, ravagé depuis des années par la guerre, l’événement relève autant de l’espoir que de la lassitude. Ce n’était pas une signature de paix, mais un accord de méthode : les deux camps se sont entendus sur la manière de conduire les pourparlers, non sur leur issue. La nuance, essentielle, résume la prudence d’un dossier où chaque annonce a par le passé nourri des espoirs vite déçus.
Le processus de Doha n’est qu’un étage d’une architecture diplomatique complexe. En parallèle, un accord distinct entre la RDC et le Rwanda avait été paraphé à Washington le 27 juin 2025, sous médiation américaine, pour tenter de désamorcer les tensions entre Kinshasa et Kigali, accusé de soutenir le M23. Autour de la table suisse figuraient, outre le Qatar et les États-Unis, le Togo, désigné médiateur de l’Union africaine, la Commission de l’UA et la Suisse. Les parties ont convenu d’une méthode standardisée de signalement des violations du cessez-le-feu et d’un mécanisme pour traiter les blocages dans la mise en œuvre de l’accord. Le cadre de Doha, patronné par le Qatar, et l’accord de Washington, porté par les États-Unis, coexistent sans toujours se compléter, chacun avançant à son rythme et selon ses intérêts. Cette superposition de médiations, africaine, arabe et américaine, illustre à la fois l’internationalisation du dossier congolais et la difficulté à parler d’une seule voix.
Pour le président Félix Tshisekedi, longtemps réticent à un dialogue direct avec un mouvement qu’il qualifie de terroriste, la feuille de route est un compromis à haut risque. Kinshasa cherche à obtenir le retrait des combattants des territoires conquis et le rétablissement de son autorité sur les zones minières du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. En acceptant de négocier le séquençage des étapes, le gouvernement mise sur la pression conjuguée de Washington, de Doha et de l’Union africaine pour arracher des concessions que le rapport de force militaire ne lui garantit pas. L’enjeu dépasse la seule reconquête territoriale : il s’agit pour Kinshasa de préserver la cohésion d’un pouvoir contesté sur sa gestion de la guerre, et de répondre à une opinion publique lasse de voir l’est du pays échapper à l’autorité de l’État.
Sur le terrain, pourtant, les feuilles de route se sont souvent brisées sur la réalité des combats. Des millions de déplacés survivent dans des camps autour de Goma, coupés de leurs champs, tandis que les affrontements sporadiques démentent régulièrement les trêves proclamées. Pour les habitants de l’est, chaque cycle de négociation a nourri des attentes déçues, et la méfiance à l’égard des accords signés loin du pays, à Doha, à Washington ou en Suisse, s’est enracinée. La paix des chancelleries peine à se traduire en sécurité dans les villages. Les organisations humanitaires alertent depuis des mois sur une crise parmi les plus vastes et les plus sous-financées de la planète, où l’insécurité entrave jusqu’à l’acheminement de l’aide.
Derrière le conflit se joue une bataille pour les ressources qui complique tout règlement. Le Nord-Kivu et le Sud-Kivu recèlent l’or, le coltan et l’étain qui alimentent une économie de guerre nourrissant milices et réseaux transfrontaliers. Le contrôle des sites miniers et des routes de contrebande constitue un enjeu financier que ni les groupes armés ni leurs parrains présumés n’abandonneront sans contrepartie. L’accord de Washington comportait d’ailleurs un volet économique liant sécurité et exploitation encadrée des minerais, signe que la paix se négocie aussi en termes de rente. La traçabilité des minerais, réclamée par les partenaires occidentaux soucieux de sécuriser des chaînes d’approvisionnement stratégiques, devient ainsi un instrument diplomatique autant qu’un impératif éthique.
La dimension régionale surplombe l’ensemble. Kinshasa accuse Kigali de commander le M23 par procuration, ce que le Rwanda dément, et la rivalité entre les deux voisins structure la crise depuis trois décennies. L’implication américaine, motivée notamment par l’accès aux minerais stratégiques, a rebattu les cartes en imposant un cadre que les acteurs africains, Union africaine et Togo médiateur en tête, peinent à s’approprier pleinement. Entre la tutelle des grandes puissances et les intérêts des voisins, la souveraineté congolaise avance sur une ligne de crête. Les organisations régionales, de la Communauté d’Afrique de l’Est à la SADC, ont multiplié les initiatives sans parvenir à imposer un règlement durable, laissant le champ aux parrains extérieurs.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir si une feuille de route négociée sous parrainage étranger peut réellement éteindre un conflit dont les racines sont locales, régionales et économiques à la fois. Le pas franchi en Suisse est réel, mais il n’est qu’un calendrier, pas encore un traité, et moins encore une paix vécue. En définitive, le processus de Doha ne vaudra que par sa capacité à désarmer les combattants sur le terrain et à rendre aux Kivus une sécurité que trois décennies d’accords n’ont jamais garantie.















