CEDEAO

Par un décret lu à la télévision nationale le 24 août 2026, le général Mamadi Doumbouya a radié cent soixante-treize militaires guinéens pour désertion. À l’approche d’une élection présidentielle décisive, cette purge dans les rangs, jusque dans les forces spéciales, en dit long sur l’état de l’armée.

Par Aïssatou Diallo

 

C’est par un décret lu à la télévision nationale, dans la soirée du 24 août 2026, que la nouvelle a été rendue publique. En Guinée, le général Mamadi Doumbouya, chef de l’État et président de la transition, a ordonné la radiation de cent soixante-treize militaires pour désertion. C’est le secrétaire général de la présidence, le général Amara Camara, qui a donné lecture de la mesure sur les ondes de la Radiodiffusion télévision guinéenne. Parmi les officiers concernés figure le commandant Michel Lamah, ancien membre du Groupe des forces spéciales, l’unité d’élite qui avait renversé le président Alpha Condé le 5 septembre 2021 et porté le régime actuel au pouvoir. La solennité du canal choisi, le journal télévisé plutôt qu’une note de service, dit assez la portée que le pouvoir entend donner à sa décision.

La mesure s’appuie sur les articles 24 et 25 du statut général des militaires, qui régissent les sanctions disciplinaires liées à la désertion. Les cent soixante-treize radiés appartiennent à différentes composantes de l’appareil de défense, de l’armée de terre à la gendarmerie nationale, en passant par le Groupe des forces spéciales, le bataillon autonome des troupes aéroportées, le bataillon spécial de Conakry et plusieurs compagnies d’infanterie. L’ampleur de la liste, et surtout la diversité des corps touchés, suggère moins une série de cas isolés qu’un phénomène d’érosion des effectifs que le commandement a choisi de trancher d’un seul geste. En rendant publics les noms et les unités, l’autorité militaire transforme une procédure disciplinaire ordinaire en avertissement collectif adressé à l’ensemble de la troupe.

Pour le pouvoir, l’opération répond à une double logique de discipline et de reprise en main. Depuis plusieurs mois, le général Doumbouya multiplie les décrets de nomination et de remaniement au sommet de l’administration et de l’armée, resserrant autour de lui le contrôle d’un appareil d’État qu’il entend maîtriser dans le détail. La radiation collective participe de cette grammaire du pouvoir, celle d’un chef qui rappelle, jusque dans les casernes, que la loyauté se mesure à la présence au poste et que la désertion ne restera pas sans conséquence. Le geste s’inscrit dans une séquence plus large de verrouillage, du renouvellement des secrétaires généraux des ministères au suivi personnel des grands dossiers de l’exécutif. Rien, dans la gestion de l’appareil sécuritaire, ne semble devoir échapper au regard du chef de l’État.

Derrière le vocabulaire disciplinaire affleure pourtant une réalité plus prosaïque. La désertion, dans nombre d’armées de la région, se nourrit de soldes irrégulières, de conditions de vie difficiles et d’un moral entamé par des années de tension et de déploiements prolongés. En frappant jusqu’aux Forces spéciales, matrice du régime, le pouvoir envoie un signal ambivalent, celui d’une institution qui punit l’abandon de poste tout en exposant, par le nombre même des radiés, les failles d’une troupe censée incarner l’ordre nouveau. Le cas du commandant Lamah, venu du corps qui a fait la transition, ajoute à la charge symbolique de la sanction et nourrit les spéculations sur d’éventuelles arrière-pensées politiques. Officiellement, il ne s’agit pourtant que d’appliquer, sans exception ni faveur, un règlement que nul officier n’est censé ignorer.

Au sein du corps des officiers, une telle décision ne va pas sans risque. Les réseaux de loyauté tissés au fil des campagnes et des promotions constituent le socle du régime, et toucher à des figures issues des unités fondatrices peut nourrir rancunes et défiances. Le commandement joue ici un équilibre délicat, entre la nécessité d’affirmer l’autorité hiérarchique et le danger d’alimenter, par des mesures perçues comme des règlements de comptes, les frustrations d’une armée traversée de courants. La frontière entre l’assainissement des rangs et la purge politique y est, par nature, poreuse, et les intéressés eux-mêmes ne manqueront pas d’en proposer des lectures divergentes. Dans une armée où les promotions rapides de l’après-2021 ont bousculé les hiérarchies traditionnelles, chaque sanction d’ampleur ravive la concurrence entre générations d’officiers et entre corps.

Le rapport de force se lit désormais à l’aune de l’échéance qui approche. À quelques encablures d’une élection présidentielle que le général Doumbouya devrait aborder en position dominante, la maîtrise de l’outil coercitif revêt une importance capitale. Verrouiller l’administration, remanier les secrétariats généraux, épurer les casernes, autant de gestes qui participent d’une même entreprise de sécurisation du pouvoir avant le scrutin. Dans un espace politique où les marges de l’opposition se sont réduites et où les grandes figures contestataires peinent à se faire entendre, la question de la fiabilité de l’armée devient, pour le régime, une préoccupation de premier ordre. Les précédents régionaux, du Mali au Burkina Faso, ont montré combien la loyauté de la troupe pouvait décider du sort d’une transition, et Conakry n’ignore pas ces leçons.

En définitive, la radiation des cent soixante-treize militaires n’est pas seulement une mesure disciplinaire, elle redessine le rapport du pouvoir à sa propre force armée à la veille d’un rendez-vous décisif. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas guinéen, est celle de savoir si l’on renforce durablement une armée en sanctionnant ses déserteurs sans traiter les causes de leur départ. Pour le général Doumbouya, la voie est étroite, entre l’impératif de discipline et le besoin d’une troupe soudée au moment où il en aura le plus besoin.