
Alors que la guerre soudanaise entre dans son troisième été, Washington a pressé le Conseil de sécurité de l’ONU d’adopter de nouvelles sanctions pour forcer les belligérants à négocier. Le général Abdel Fattah al-Burhan a répliqué en promettant de poursuivre les combats jusqu’à la reconquête totale du territoire.
Par Karim Benyahia
En cette fin d’août 2026, la guerre soudanaise s’invite une fois de plus au Conseil de sécurité des Nations unies. Les États-Unis ont pressé l’organe d’adopter de nouvelles sanctions contre les belligérants afin de les contraindre à négocier la fin d’un conflit qui a fait, depuis avril 2023, des dizaines de milliers de morts et jeté sur les routes près de douze millions de personnes, soit la plus grande crise de déplacement au monde. Dans un pays coupé en deux, où les combats se sont déplacés du cœur de Khartoum vers les périphéries agricoles et les régions frontalières, l’ONU peine à faire entendre une voix commune. La réponse est venue sans détour, le général Abdel Fattah al-Burhan, chef de l’armée et du Conseil de souveraineté, ayant assuré lundi que nulle sanction ne dissuaderait ses troupes de poursuivre les combats jusqu’à la reconquête de toutes les zones tenues par les Forces de soutien rapide. Entre la logique des sanctions et celle du champ de bataille, le fossé n’a jamais paru aussi large.
Le levier envisagé par Washington n’est pas neuf. Un régime de sanctions onusien, hérité du dossier du Darfour, a été prorogé jusqu’au 12 septembre 2026, et le Conseil a déjà visé, le 27 février 2026, quatre commandants des Forces de soutien rapide. Les États-Unis, de leur côté, avaient désigné dès janvier 2025 tant le général Burhan que le chef paramilitaire Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti. Plusieurs diplomates rappellent qu’un embargo sur les armes longtemps limité au seul Darfour a été contourné sans grande difficulté, et qu’un élargissement à l’ensemble du territoire soudanais se heurterait aux mêmes obstacles de vérification et de volonté politique. L’idée d’un durcissement se heurte en outre aux divisions du Conseil, où la Russie et la Chine se montrent réticentes à renforcer un dispositif dont elles contestent l’efficacité comme la portée.
Face à cette pression diplomatique, l’armée régulière avance en position de force. Depuis la reprise de Khartoum au printemps 2026, le camp Burhan a repoussé les Forces de soutien rapide vers l’ouest et le sud, et n’entend pas troquer un avantage militaire contre un compromis politique. Depuis Port-Soudan, le pouvoir militaire a rétabli une partie de l’administration, rouvert des institutions et cherché à se poser en incarnation légitime de l’État, quand les Forces de soutien rapide ont proclamé, de leur côté, un pouvoir parallèle dans les zones qu’elles contrôlent. La partition de fait du pays complique toute médiation qui présupposerait un interlocuteur unique, et l’annonce de sanctions supplémentaires y apparaît moins comme une menace que comme un aveu d’impuissance de la communauté internationale.
Or ce sont les civils qui paient le prix de cet enlisement. Dans le Kordofan, la ville assiégée d’El-Obeid vit au rythme des tirs de drones et des pénuries, tandis qu’au Darfour, El-Fasher demeure un verrou disputé au prix de destructions massives. Les agences onusiennes ont averti que plusieurs localités basculaient dans des conditions de famine, tandis que le système de santé, à bout de souffle, laisse resurgir des épidémies que l’on croyait maîtrisées. Les sanctions, aussi ciblées soient-elles, n’ont jusqu’ici guère infléchi la trajectoire d’une guerre où les exactions contre les populations, largement documentées, se poursuivent en toute impunité. Pour des millions de Soudanais, la question n’est pas celle des résolutions, mais celle de l’accès à l’eau, aux vivres et aux soins.
Le conflit se nourrit par ailleurs d’un écheveau d’ingérences extérieures que les mesures coercitives peinent à atteindre. Les Forces de soutien rapide sont accusées de bénéficier d’appuis étrangers en armes et en logistique, quand l’armée régulière s’adosse à d’autres soutiens régionaux. Surtout, l’économie de guerre repose sur l’or, dont l’exportation clandestine, écoulée via les pays voisins puis vers les marchés du Golfe, procure aux deux camps des devises que nul régime de sanctions n’a su intercepter. Cibler quelques commandants ou sociétés-écrans ne suffit pas à tarir des réseaux qui prospèrent à la faveur du chaos, et tant que cette rente restera accessible, l’argument financier de la contrainte demeurera largement théorique.
Le véritable rapport de force se joue donc autant à New York que sur le Nil. Un Conseil de sécurité paralysé par les rivalités de ses membres permanents offre peu de prise à une action contraignante, et les médiations régionales, du quartet réunissant Washington, Riyad, Abou Dhabi et Le Caire aux efforts de l’Union africaine et de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, se sont jusqu’ici brisées sur l’intransigeance des protagonistes. Les précédentes tentatives de trêve, négociées à Djeddah puis relancées à plusieurs reprises, ont toutes achoppé sur le refus des camps de renoncer à leurs objectifs de guerre. Tant que chaque protagoniste croira à une victoire militaire, la sanction restera un signal sans traduction sur le terrain.
En définitive, l’appel américain à de nouvelles sanctions n’est pas seulement un instrument technique, il redessine les rapports de force autour d’une guerre que la diplomatie ne parvient plus à saisir. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas soudanais, est celle de savoir si la contrainte internationale conserve un pouvoir sur des belligérants convaincus que le champ de bataille tranchera avant les résolutions. Faute d’un rapport de force crédible pour l’imposer, la paix demeurera, pour les Soudanais, une promesse ajournée.














