Dans la nuit du 22 au 23 août, l’effondrement de la décharge de Dar-es-Salam, à Conakry, a fait trente morts. L’État guinéen, qui avait annoncé la fermeture du site sans l’exécuter, est mis en cause. Une catastrophe qui expose la faillite des services publics de base et l’urbanisation anarchique de la capitale guinéenne.

Par Aïssatou Diallo

À deux heures du matin, dans la nuit du 22 au 23 août, la montagne d’ordures a cédé. Gorgée par des pluies torrentielles, une partie de la masse de déchets de la décharge de Dar-es-Salam, dans la commune de Gbessia à Conakry, s’est effondrée sur les habitations qui s’y étaient adossées. Le bilan provisoire communiqué par le gouvernement guinéen fait état de trente morts et d’une vingtaine de blessés. Des familles entières, endormies au pied de la décharge, ont été ensevelies sous des tonnes de détritus, dans l’indifférence d’un site que chacun savait dangereux. Le quartier, l’un des plus densément peuplés de la capitale, avait vu proliférer au fil des ans un habitat précaire directement accolé au dépotoir, faute d’espace et de contrôle.

Le drame n’a rien d’imprévisible. En 2017 déjà, un glissement au même endroit avait tué neuf personnes. Depuis, les alertes se sont accumulées, les rapports aussi. La décharge, saturée depuis des années, aurait dû être fermée et réhabilitée. Les autorités avaient même annoncé, ces derniers jours, des opérations pour déguerpir les riverains et sécuriser les abords du site. L’éboulement a devancé la mesure. Cette concordance tragique, entre une décision juste et son application trop tardive, résume à elle seule le mal guinéen : l’État sait, l’État annonce, mais l’État n’exécute pas à temps. Un fonds d’urgence avait bien été évoqué pour réhabiliter le site et reloger les occupants, mais les crédits, comme souvent, sont restés à l’état de promesse budgétaire.

La colère, à Conakry, a été immédiate. Sur les réseaux et dans les quartiers, une phrase revient, lourde de reproche : s’ils avaient fermé la décharge, cet éboulement n’aurait pas eu lieu. Les habitants pointent une responsabilité publique qui ne se réfugie plus derrière la seule fatalité climatique. Car si les pluies ont déclenché la catastrophe, elles n’en sont pas la cause première. La cause, c’est l’urbanisation anarchique d’une capitale où la pression foncière pousse les plus pauvres à bâtir sur les marges les plus périlleuses, y compris au flanc d’un terril d’ordures.

Le pouvoir de transition, dirigé par le général Mamadi Doumbouya, se trouve placé devant une contradiction. Élu à la présidence fin 2025 puis investi en janvier 2026, il a fait de la refondation de l’État et de la lutte contre la mauvaise gouvernance le socle de son discours. Or Dar-es-Salam expose l’écart entre l’ambition proclamée et la réalité des services publics de base. Ramassage des déchets, assainissement, planification urbaine, gestion des risques : autant de fonctions élémentaires que la Guinée, riche de sa bauxite et de son fer, peine encore à assurer pour ses citoyens les plus modestes. La Guinée figure parmi les premiers exportateurs mondiaux de bauxite, matière première de l’aluminium, et le mégaprojet de fer de Simandou nourrit toutes les attentes ; pourtant, la manne minière ne se traduit guère en équipements urbains.

Le gouvernement d’Amadou Oury Bah, reconduit après le remaniement de juillet, a déployé les secours, promis une enquête et affiché sa compassion. Mais la machine humanitaire d’urgence ne dit rien de la prévention structurelle. Conakry produit chaque jour des milliers de tonnes de déchets qu’aucune infrastructure moderne de traitement n’absorbe. Les décharges à ciel ouvert, censées être transitoires, deviennent permanentes ; les populations s’y installent parce que le logement abordable manque, et parce que la récupération des déchets nourrit toute une économie de survie. Fermer un site sans offrir d’alternative reviendrait à déplacer le problème, non à le résoudre.

Le drame interroge aussi le modèle de développement urbain guinéen. Conakry, presqu’île étirée et engorgée, concentre une part écrasante de la population et de l’activité du pays, sans que les investissements dans les réseaux et l’habitat aient suivi. Les grands projets miniers, qui promettent des milliards, contrastent avec la vétusté des équipements collectifs de la capitale. Cette dissociation entre la richesse extraite du sous-sol et la précarité de la vie quotidienne alimente un ressentiment que les catastrophes, périodiquement, viennent raviver. Pour un régime qui tire sa légitimité de la rupture avec l’ancien ordre, l’incapacité à protéger les plus vulnérables est un démenti cinglant. Le contraste est saisissant entre les immeubles qui poussent sur la corniche et les quartiers informels privés d’égouts, où chaque saison des pluies transforme les rues en pièges.

Un responsable local, cité par la presse, résumait la crainte des riverains : on nous demande de partir, mais on ne nous dit pas où aller. La phrase dit l’impasse sociale. Pour les autorités, la voie est étroite : sécuriser les sites à risque au nom de la vie, sans jeter à la rue des milliers de familles au nom de l’ordre. Toute réponse purement répressive, tout déguerpissement sans relogement, se paierait politiquement autant qu’humainement. La sécurité des uns ne peut se bâtir sur la précarité des autres, sauf à nourrir la défiance que le pouvoir dit vouloir combattre. Investir dans l’assainissement rapporte peu de dividendes politiques immédiats, ce qui explique la préférence durable des gouvernants pour les infrastructures visibles.

En définitive, l’éboulement de Dar-es-Salam n’est pas seulement une catastrophe naturelle ; il est le révélateur d’une faillite de la puissance publique à traduire ses promesses en actes. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas guinéen, est celle de savoir si les États africains à croissance urbaine rapide sauront investir dans l’invisible, ces réseaux d’assainissement et cette planification qui ne se coupent pas de rubans, avant que la prochaine pluie ne rappelle, une fois encore, le prix de l’inaction.