Dans la nuit du 23 au 24 août, des tirs ont retenti près de Bodana, à la frontière burkinabè, audibles depuis le secteur ivoirien de Doropo. Abidjan a renforcé son dispositif. Symptôme d’une crise sahélienne qui déborde vers le golfe de Guinée, sur fond de rupture entre l’AES et la CEDEAO et de défiance entre voisins.

Par Aïssatou Diallo

Il était environ vingt et une heures, dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 août, quand les premières détonations ont déchiré le silence de Bodana, un hameau burkinabè collé à la frontière. De l’autre côté, dans le secteur ivoirien de Kodiénou, département de Doropo, les habitants ont entendu, distinctement, les rafales. Nul n’a encore établi l’origine des tirs. Mais côté ivoirien, les forces de sécurité ont aussitôt renforcé leur dispositif et pris position le long d’une ligne poreuse où, depuis des mois, la violence sahélienne cogne à la porte du littoral.

L’incident, isolé en apparence, s’inscrit dans une séquence longue. Le nord-est ivoirien, adossé au Burkina Faso, est devenu l’une des zones les plus surveillées du pays. Les incursions s’y multiplient : combattants jihadistes refoulés des maquis burkinabè, mais aussi Volontaires pour la défense de la patrie, ces supplétifs civils de l’armée de Ouagadougou dont les opérations débordent régulièrement de la frontière. Abidjan a fait de la sécurisation de cette bande septentrionale une priorité nationale, y déployant des unités spécialisées et un programme social destiné à couper les groupes armés de leurs recrues potentielles. En 2021, une attaque contre un poste militaire à Kafolo, dans le nord ivoirien, avait déjà endeuillé le pays et sonné l’alarme ; depuis, les autorités ont multiplié les postes avancés et les patrouilles.

Le contexte régional a rendu cette frontière plus explosive encore. Depuis que le Burkina Faso, avec le Mali et le Niger, a claqué la porte de la CEDEAO pour fonder l’Alliance des États du Sahel, la coopération sécuritaire entre Abidjan et Ouagadougou s’est distendue. Les deux capitales s’observent avec méfiance. Le pouvoir burkinabè, dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré, accuse volontiers ses voisins côtiers d’abriter des déstabilisateurs ; la Côte d’Ivoire, elle, redoute que la stratégie de reconquête menée par les autorités de transition ne pousse vers son territoire des combattants et des civils en fuite. La ligne de front s’est déplacée, et c’est désormais la lisière du golfe de Guinée qui tremble.

Pour les populations de Doropo, de Téhini ou de Bouna, la géopolitique se traduit en angoisses très concrètes. Ces terroirs frontaliers, longtemps délaissés par le développement, vivent d’échanges transfrontaliers, de transhumance et d’un commerce informel qui ignore les tracés hérités de la colonisation. Le renforcement des contrôles, les couvre-feux ponctuels et la présence militaire perturbent une économie de la débrouille déjà fragile. Beaucoup de familles ont des parents des deux côtés de la frontière ; la fermeture ou la militarisation de la ligne, c’est la coupure d’un tissu social autant qu’une réponse sécuritaire. Les fermetures répétées des marchés frontaliers privent des milliers de commerçants de leurs revenus, tandis que les éleveurs peuls, souvent soupçonnés à tort de connivence avec les groupes armés, subissent une stigmatisation qui nourrit précisément les rancoeurs dont se repaît le jihadisme.

L’enjeu dépasse le seul sort de ces villages. La Côte d’Ivoire, première économie de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, tire une part de sa prospérité de la stabilité de son arrière-pays cotonnier et anacardier, précisément situé dans ces régions du nord. Une contagion de l’insécurité y menacerait les récoltes, découragerait les investisseurs et fragiliserait un modèle qui a fait de la sécurité un argument de compétitivité face à des voisins sahéliens en guerre. Abidjan le sait : chaque rafale entendue à Bodana est aussi un signal envoyé aux marchés et aux bailleurs. L’anacarde, dont la Côte d’Ivoire est devenue le premier producteur mondial, et le coton du bassin septentrional irriguent des filières qui emploient des centaines de milliers de ruraux, et dont la prospérité dépend directement du maintien de l’ordre.

La difficulté tient à ce que la menace ne se laisse pas enfermer dans une frontière. Les groupes armés qui opèrent dans le Sahel se jouent des lignes, exploitent les rivalités entre États et prospèrent là où la coordination fait défaut. Or, la rupture entre l’AES et la CEDEAO a précisément désarticulé les mécanismes de coopération régionale qui, hier, permettaient le partage du renseignement et les opérations conjointes. La sécurisation strictement nationale à laquelle chaque pays se replie offre aux jihadistes des angles morts entre des dispositifs mal raccordés, des interstices où la violence circule librement. Les initiatives régionales comme l’Initiative d’Accra, censée coordonner les États côtiers, peinent à dépasser le stade des déclarations, faute de moyens et de volonté politique partagée.

Un responsable sécuritaire de la région, cité par la presse, résume le paradoxe en une formule : on ne défend pas une frontière sahélienne en la refermant, on la défend en la partageant. La formule dit l’impasse. Sans dialogue restauré entre Abidjan et Ouagadougou, les renforts déployés à Doropo ne feront que colmater. Avec lui, il faudrait surmonter la défiance politique qui oppose une démocratie électorale à un régime militaire revendiquant la souveraineté intégrale. Pour Abidjan, la voie est étroite : coopérer avec un voisin dont elle réprouve la trajectoire, ou se murer dans une posture défensive coûteuse et incertaine.

En définitive, la nuit de Bodana n’est pas seulement un fait divers frontalier ; elle révèle la manière dont la crise sahélienne redessine, kilomètre après kilomètre, la carte des vulnérabilités ouest-africaines. Les États côtiers, longtemps épargnés, découvrent qu’ils sont devenus la nouvelle ligne de contact. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est de savoir si les pays du golfe de Guinée sauront inventer une réponse commune, ou s’ils affronteront, chacun derrière sa frontière, une menace qui, elle, n’en a jamais eu.