
Le 22 août 2026, la présidente Samia Suluhu Hassan a inauguré le barrage Julius Nyerere, 2 115 mégawatts arrachés au fleuve Rufiji. Construit par un consortium égyptien, l’ouvrage propulse la Tanzanie vers un excédent électrique inédit et rebat les cartes énergétiques de l’Afrique de l’Est.
Par Chioma Bennett
Le 22 août 2026, sur les rives du fleuve Rufiji, la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan a appuyé sur le bouton d’un ouvrage qui a longtemps divisé. En inaugurant officiellement le barrage hydroélectrique Julius Nyerere, elle a scellé l’aboutissement d’un chantier lancé en 2019, achevé en mars 2025 et devenu le symbole des ambitions énergétiques de son pays. Longtemps raillé comme un mirage trop ambitieux pour les moyens du pays, le projet est devenu, aux yeux du pouvoir, la démonstration éclatante du contraire. D’une capacité installée de 2 115 mégawatts, répartis entre neuf turbines de 235 mégawatts chacune, l’ouvrage a coûté environ 7 450 milliards de shillings, près de 2,9 milliards de dollars, financés selon Dodoma sur les seules ressources publiques nationales.
Ce choix du financement domestique, revendiqué comme un acte de souveraineté, tranche avec le recours quasi systématique à la dette chinoise ou multilatérale qui caractérise les grands projets d’infrastructure du continent. Dodoma y voit la preuve qu’un État africain peut porter seul un chantier pharaonique, sans hypothéquer ses recettes futures. Les détracteurs objectent que la facture, étalée sur plusieurs exercices, a pesé sur d’autres dépenses publiques, de la santé à l’éducation, et que la souveraineté affichée a eu un coût d’opportunité rarement mis en balance.
Le bond quantitatif est spectaculaire. La mise en service du barrage porte la capacité installée de la Tanzanie à 4 646 mégawatts, pour une demande de pointe de 2 271 mégawatts, dégageant un excédent inédit de plus de 2 300 mégawatts. Depuis le printemps 2026, l’ouvrage fournissait déjà près de la moitié de l’électricité injectée dans le réseau national. Pour un pays où les délestages ont longtemps bridé l’industrie et découragé les investisseurs, le basculement d’une pénurie chronique à un surplus structurel constitue une rupture. Dodoma entend désormais transformer ce kilowattheure abondant en avantage compétitif, pour l’industrialisation, l’extraction minière et, à terme, l’exportation vers des voisins déficitaires.
Mais l’inauguration porte une signature qui déborde le cadre national. Le barrage a été construit par un consortium égyptien réunissant Arab Contractors et Elsewedy Electric. La présence, à la cérémonie, du Premier ministre égyptien Mostafa Madbouly n’avait rien d’anodin. Pour Le Caire, l’ouvrage est une vitrine diplomatique : il permet de réfuter l’accusation, récurrente dans le bassin du Nil, selon laquelle l’Égypte s’opposerait au développement hydraulique des pays d’amont. Alors que le contentieux autour du Grand barrage de la Renaissance oppose depuis des années Le Caire à Addis-Abeba, exporter le savoir-faire égyptien vers la Tanzanie relève d’une habile inversion des rôles : le pays qui redoute les barrages des autres se pose en bâtisseur des leurs.
Au-delà du symbole, l’ouvrage s’inscrit dans une bataille régionale pour le leadership énergétique. Kenya, Éthiopie et Tanzanie rivalisent pour devenir le hub électrique de l’Afrique de l’Est, multipliant barrages, géothermie et interconnexions. L’excédent tanzanien, s’il se confirme, pourrait alimenter un marché régional en pleine structuration, où l’électricité devient une monnaie d’influence autant qu’un bien de consommation. Encore faut-il que les lignes transfrontalières suivent, ce qui est loin d’être acquis.
L’ouvrage n’en soulève pas moins de lourdes interrogations. Situé au cœur de la réserve de Selous, classée au patrimoine mondial, le projet a suscité l’inquiétude des organisations environnementales, alarmées par l’ennoiement de vastes superficies et les perturbations d’un écosystème fluvial unique. La dépendance à une ressource hydraulique, dans une région exposée à la variabilité climatique et aux sécheresses récurrentes, fait aussi peser un risque sur la fiabilité de l’approvisionnement : un méga-barrage concentre la production, mais expose le réseau aux aléas pluviométriques. La Tanzanie mise gros sur une source unique, au moment où beaucoup d’économies africaines diversifient au contraire leur bouquet énergétique vers le solaire et l’éolien. Les promoteurs du projet rétorquent que l’hydroélectricité reste l’une des sources les moins carbonées et que le stockage naturel offert par le réservoir garantit une production pilotable, atout précieux face à l’intermittence du renouvelable. Le débat, loin d’être tranché, oppose deux visions de la transition.
Reste la question de l’aval, souvent négligée dans l’euphorie des inaugurations. Produire de l’électricité ne suffit pas : encore faut-il la transporter et la distribuer. Le réseau tanzanien, vétuste sur de larges portions, devra absorber cet afflux sans se déliter, sous peine de voir le surplus théorique se dissiper en pertes techniques et en raccordements manquants. L’excédent n’a de valeur que s’il atteint les usines, les foyers et les mines. Un responsable du secteur cité par la presse régionale le concède : le barrage est une prouesse, mais il n’est que la première marche d’un édifice qui reste largement à bâtir.
En définitive, le barrage Julius Nyerere n’est pas seulement une prouesse d’ingénierie ; il redessine les rapports de force énergétiques et diplomatiques de l’Afrique de l’Est. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas tanzanien, est celle de savoir si le modèle du méga-ouvrage centralisé, financé sur fonds propres et adossé à un savoir-faire étranger, constitue une voie soutenable vers la souveraineté énergétique, ou s’il ne fait que déplacer la dépendance, du fioul importé vers le caprice des pluies et l’ingénierie d’autrui. Sur les eaux du Rufiji, la Tanzanie a fait un pari démesuré. Il lui reste à prouver qu’un continent peut s’éclairer sans hypothéquer ni ses rivières ni son avenir.















