
En relançant à la mi-août l’appel d’offres offshore du gisement de Zarat et d’un bloc de 3 000 kilomètres carrés en Méditerranée, Tunis et Tripoli réactivent la compagnie mixte Joint Oil. Le pari énergétique tuniso-libyen se joue pourtant sur une ligne de faille : l’instabilité politique de la Libye.
Par Karim Benyahia
À Tunis, la mi-août 2026 a réveillé un dossier resté endormi près de trois décennies. La compagnie mixte tuniso-libyenne Joint Oil a lancé un appel d’offres conjoint portant sur l’exploration et le développement d’une zone offshore de 3 000 kilomètres carrés dans le bassin de Gabès-Tripoli, l’un des plus prometteurs de la Méditerranée centrale. Au cœur du dispositif, le gisement transfrontalier de Zarat, à cheval sur les eaux des deux pays, dont l’exploitation bute depuis les années 1990 sur des obstacles techniques, financiers et surtout politiques. L’ouverture des plis est fixée au 7 septembre, les offres attendues jusqu’au début janvier 2027.
Le montage n’a rien d’anodin. Joint Oil, créée en 1988 pour gérer les ressources d’une zone maritime longtemps disputée entre Tunis et Tripoli, incarne une réponse rare sur le continent : mutualiser un gisement partagé plutôt que d’en découdre. La zone en litige avait été partagée par un arrêt de la Cour internationale de justice au début des années 1980, avant que les deux pays ne choisissent l’exploitation commune. Une salle de données virtuelle, confiée au cabinet Moyes & Co, sera ouverte aux compagnies justifiant d’une expérience avérée en offshore. Les projets seront présentés à Londres le 9 septembre, puis lors de forums énergétiques internationaux à l’automne. Pour la Tunisie, dont la production d’hydrocarbures décline d’année en année et qui importe désormais l’essentiel de son gaz d’Algérie, l’enjeu est vital : freiner une facture énergétique qui plombe les comptes extérieurs et pèse sur une balance courante déjà déficitaire. Chaque baril produit localement soulage un budget contraint par le service de la dette et par un accès au marché international resté difficile.
Côté libyen, la National Oil Corporation, dirigée depuis octobre 2025 par Masoud Suleman, veut capitaliser sur une production nationale au plus haut depuis plus de dix ans, autour de 1,4 million de barils par jour. Relancer Zarat s’inscrit dans une stratégie d’attraction des majors internationales, après des années de contrats gelés par l’insécurité. Pour Tripoli comme pour Tunis, l’appel d’offres est aussi un signal envoyé aux marchés : la Méditerranée centrale, longtemps délaissée au profit du Levant et de l’Afrique de l’Est, redevient une frontière d’exploration crédible, portée par les besoins gaziers européens et par la proximité des infrastructures existantes.
Mais l’entreprise avance sur un terrain miné. La Libye reste coupée en deux, entre un gouvernement d’union nationale à Tripoli et une administration rivale dans l’Est, chacun revendiquant une part du contrôle sur la rente pétrolière. Toute compagnie qui répondra à l’appel d’offres devra composer avec cette bicéphalie et le risque, maintes fois vérifié, de blocages soudains de terminaux ou de renversements d’accords. Un analyste du secteur, cité par la presse spécialisée, prévient qu’aucune major ne s’engagera sur un chantier offshore de plusieurs milliards sans garantie que le cadre libyen tiendra dix ans. La Tunisie, elle, offre une stabilité institutionnelle relative, mais un cadre d’investissement jugé peu attractif et une administration lente.
Les deux pays partagent pourtant un intérêt convergent qui pourrait l’emporter sur les réticences. Pour Tripoli, diversifier les partenaires au-delà des géants historiques réduit la dépendance à l’égard d’un seul opérateur et redonne à la NOC une marge de manœuvre. Pour Tunis, tout mètre cube extrait au large de Gabès est un mètre cube qui n’est pas acheté en devises. Les sous-traitants tunisiens, chantiers navals, services parapétroliers et bureaux d’ingénierie, guettent des retombées locales qui feraient de Zarat plus qu’un simple champ d’exportation. La région de Gabès, éprouvée par le chômage et par une industrie chimique vieillissante, verrait dans un chantier offshore une bouffée d’emplois qualifiés. Reste que le gisement, aux réserves modestes comparées aux mastodontes libyens de l’intérieur, ne séduira que si le prix du gaz demeure élevé et si le montage juridique protège les investisseurs contre l’aléa politique. Le calendrier lui-même, avec des attributions espérées avant l’été 2027, laisse aux deux États le temps de rassurer, ou celui de décevoir.
Zarat n’est pas qu’un dossier énergétique ; c’est un test de souveraineté partagée dans un espace méditerranéen redevenu compétitif. L’Égypte négocie un oléoduc avec la Libye, l’Algérie pousse ses pions au Sahel et vers l’Europe, et la Turquie garde un pied solide à Tripoli. En relançant un projet commun, Tunis et Tripoli tentent de peser à deux là où, séparés, ils ne pèsent guère. Pour la Tunisie, prisonnière d’une équation budgétaire tendue et d’un accès au financement international contraint, l’énergie offshore ressemble à une planche de salut. Pour la Libye, c’est une pièce dans la reconquête d’une normalité pétrolière que la guerre a longtemps différée.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul gisement de Zarat, est celle de savoir si deux États voisins peuvent transformer une frontière maritime disputée en actif commun durable. Joint Oil, survivance d’une diplomatie pétrolière des années 1980, offre un modèle que peu de pays africains ont su faire vivre. En définitive, l’appel d’offres de la mi-août n’est pas qu’une procédure technique ; il pose la question de la confiance, matière première la plus rare de la Méditerranée. Les majors qui ouvriront la salle de données de Londres, en septembre, jugeront moins la géologie du bassin que la solidité du pari politique qui la sous-tend.















