Le 13 août, les armées sénégalaise et mauritanienne ont lancé des patrouilles fluviales conjointes sur le fleuve Sénégal. Contre les trafics, l’orpaillage clandestin et les infiltrations, les deux voisins font de leur frontière commune un laboratoire de sécurité partagée, là où l’histoire avait semé la défiance.

Par Aïssatou Diallo

Le jeudi 13 août 2026, sur les eaux du fleuve Sénégal, des unités de la deuxième zone militaire sénégalaise et leurs homologues mauritaniennes ont lancé des patrouilles fluviales conjointes. L’opération a mobilisé des moyens d’infanterie de marine, appuyés par la police et la gendarmerie des deux pays. L’objectif affiché est de quadriller une frontière naturelle poreuse, longue de plusieurs centaines de kilomètres, où circulent trafics de marchandises, orpaillage clandestin et flux humains irréguliers. Deux États riverains décident de surveiller ensemble ce qu’ils ne pouvaient contrôler seuls.

La géographie commande l’entreprise. Le fleuve dessine sur plus de huit cents kilomètres la frontière entre les deux pays, de la région de Bakel jusqu’à l’embouchure de Saint-Louis et Rosso, chapelet de villages, d’îles et de bras d’eau où la surveillance d’un seul côté de la rive n’a jamais suffi. En coordonnant leurs moyens, les deux armées entendent supprimer les angles morts dont profitent les réseaux, capables de passer d’une rive à l’autre pour échapper à toute juridiction. La patrouille conjointe transforme une ligne de séparation en espace de contrôle continu.

Le geste n’est pas anodin. Le fleuve Sénégal, artère nourricière partagée par Dakar et Nouakchott, est aussi une ligne de faille. La montée des trafics, la pression de l’orpaillage sur les zones aurifères de la haute vallée, et la crainte d’une contagion de l’instabilité sahélienne ont convaincu les deux capitales que la sécurité de la frontière ne pouvait rester l’affaire d’un seul. À l’heure où le Mali voisin s’enfonce dans la crise sécuritaire et où des groupes armés cherchent des marges d’expansion, verrouiller le fleuve devient une priorité stratégique commune.

L’enjeu dépasse la seule police des eaux. Le Sénégal et la Mauritanie exploitent ensemble le gisement gazier offshore de Grand Tortue Ahmeyim, symbole d’une interdépendance énergétique qui les lie pour des décennies. Une frontière instable menacerait la confiance nécessaire à ces grands projets partagés. En sécurisant le fleuve, les deux pays protègent aussi l’écosystème économique, agricole et commercial qui irrigue la vallée, des périmètres rizicoles aux échanges transfrontaliers quotidiens dont vivent des centaines de milliers de riverains.

Deux menaces récentes ont précipité la décision. D’un côté, la relance de la route migratoire de l’Atlantique, où des embarcations parties des côtes mauritaniennes tentent la traversée périlleuse vers les Canaries, a fait de la vallée un couloir de départ. De l’autre, l’orpaillage sauvage, aimanté par la flambée du cours de l’or, ravage les berges de la haute vallée et nourrit une économie souterraine échappant aux deux États. En s’attaquant ensemble à ces fléaux, Dakar et Nouakchott visent autant la criminalité que la préservation d’un fleuve dont dépend leur agriculture.

Cette coopération se construit pourtant sur une mémoire douloureuse. En 1989, un différend frontalier autour de la même vallée avait dégénéré en violences meurtrières et en expulsions massives de part et d’autre du fleuve, laissant des cicatrices profondes. Depuis, la gestion commune des eaux, à travers l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal, a patiemment tissé des habitudes de dialogue. Les patrouilles conjointes prolongent cette réconciliation sur le terrain sensible de la sécurité, là où la souveraineté de chacun est la plus jalousement gardée.

L’eau elle-même est un enjeu de souveraineté. Les barrages de Manantali et de Diama, gérés dans un cadre multinational, régulent le fleuve, produisent de l’électricité et irriguent des dizaines de milliers d’hectares. Cette infrastructure partagée a fait de la vallée un laboratoire d’intégration régionale, mais aussi un espace où le moindre incident sécuritaire peut prendre une portée diplomatique. En patrouillant de concert, les deux armées protègent un patrimoine hydraulique commun autant qu’elles affirment un contrôle territorial, mêlant indissociablement la sécurité, l’eau et l’économie.

Pour les populations riveraines, l’initiative est à double tranchant. Une frontière mieux tenue peut endiguer les trafics qui minent l’économie locale et la ruée incontrôlée vers l’or qui ravage les berges. Mais une militarisation du fleuve risque aussi d’entraver les circulations coutumières, ces passages quotidiens de pêcheurs, d’éleveurs et de commerçants qui ignorent depuis toujours le tracé officiel. La réussite dépendra de la capacité des deux armées à distinguer le contrebandier du villageois, et à ne pas transformer un espace de vie partagé en zone de suspicion.

L’opération s’inscrit dans un mouvement plus large de sécurisation des frontières ouest-africaines. Face à la rupture entre les États de l’Alliance du Sahel et la CEDEAO, les pays côtiers multiplient les accords bilatéraux pragmatiques pour combler les vides sécuritaires laissés par la fragmentation régionale. Le tandem sénégalo-mauritanien illustre cette logique : à défaut d’une architecture continentale efficace, ce sont des coopérations de voisinage, ciblées et concrètes, qui prennent le relais. La souveraineté partagée devient une réponse défensive à l’éclatement des solidarités anciennes.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul fleuve Sénégal, est celle de savoir si la sécurité des frontières africaines se jouera dans les grandes enceintes régionales ou dans la multiplication de ces pactes de voisinage. En définitive, les patrouilles conjointes ne sont pas qu’une opération militaire ; elles esquissent un modèle où deux États choisissent de faire de leur ligne de partage un bien commun, pariant que la confiance vaut mieux, sur une frontière, que la seule affirmation de sa propre souveraineté.