Absent du pays depuis le 7 juin, Paul Biya laisse le Cameroun suspendu à un flou juridique qu’aggrave l’annonce, le 12 août, du retour imminent de son rival Issa Tchiroma Bakary. Entre vacance non déclarée et vice-présidence vacante, l’État s’enfonce dans l’incertitude.

Par Éliane Moukoko

 

Le 12 août 2026, depuis son exil de Banjul, Issa Tchiroma Bakary a annoncé un retour « imminent » au Cameroun, sans en préciser la date. La déclaration tombe au terme de plus de deux mois d’absence du président Paul Biya, quatre-vingt-treize ans, éloigné du territoire depuis le 7 juin. Selon plusieurs médias, dont Jeune Afrique, le chef de l’État séjournerait dans une clinique de Genève, à la suite d’un incident survenu lors des célébrations nationales du 20 mai. Le 9 août, l’opposition comptait déjà soixante-trois jours sans apparition publique du président. À Yaoundé, la conjonction de ces évènements ravive une question que le régime s’emploie à esquiver : qui gouverne, et selon quelle règle ?

L’arrière-plan est celui d’une élection contestée. Le 12 octobre 2025, Paul Biya a été proclamé réélu avec 53,66 % des voix, pour un huitième mandat, un résultat validé par le Conseil constitutionnel. M. Tchiroma, ancien ministre et porte-parole du gouvernement, avait démissionné en juin 2025 avant de se présenter contre son ancien mentor ; il revendique toujours la victoire et dénonce une mascarade. Réfugié d’abord au Nigéria, puis en Gambie depuis novembre 2025, il multiplie les messages à la Nation et a déposé, en juin, deux plaintes à Paris visant des responsables camerounais. Son retour annoncé transformerait une contestation menée à distance en épreuve de force sur le sol national.

Face au silence prolongé du sommet de l’État, le gouvernement a fini par réagir. Après cinquante-six jours d’absence, son porte-parole, le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi, a confirmé que le président était « en vie » et que son retour serait « imminent ». Depuis Genève, seuls quelques décrets relatifs aux forces de défense auraient été signés, l’activité présidentielle se réduisant à des télégrammes officiels adressés à des homologues. Le pouvoir tente ainsi de maintenir la fiction d’un exécutif pleinement en fonction, sans lever l’incertitude sur la capacité réelle du chef de l’État à exercer sa charge. Cette communication au compte-gouttes, loin d’apaiser, entretient l’impression d’un pilotage à vue. Aucune figure de l’exécutif n’a été formellement investie pour suppléer le chef de l’État, laissant le pays sans relais clairement désigné en cas de blocage.

Pour l’opposition et une partie de la société civile, cette gestion par le non-dit nourrit le sentiment d’un pouvoir confisqué. Les partisans de M. Tchiroma, qui n’a jamais reconnu sa défaite, voient dans l’absence du président la preuve d’un système à bout de souffle, incapable d’assurer la continuité au grand jour. Sur le terrain, l’incertitude alimente rumeurs et spéculations, dans un pays déjà fragilisé par les crises sécuritaires de l’Extrême-Nord, exposé aux incursions de groupes armés autour du lac Tchad, et par le conflit larvé des régions anglophones. La perspective d’un retour de l’opposant, même sans calendrier arrêté, agit comme un révélateur des tensions accumulées depuis le scrutin. Dans les places marchandes de Douala et de Yaoundé, la crainte d’un vide au sommet nourrit l’attentisme des opérateurs et pèse sur la confiance des milieux d’affaires.

Le cœur du problème est institutionnel. L’article 6 de la Constitution ne reconnaît que trois causes de vacance : le décès, la démission ou l’empêchement définitif. Or une révision promulguée le 14 avril 2026 a créé un poste de vice-président, resté vacant plus de trois mois après son institution, faute de nomination. Selon une lecture répandue, seul ce vice-président serait désormais habilité à saisir le Conseil constitutionnel pour faire constater un empêchement ; en son absence, nul ne sait avec certitude qui peut activer la procédure. Des députés, dont Jean-Michel Nintcheu, appellent l’institution à se saisir du dossier, quand d’autres voix, à l’instar de Cabral Libii, soulignent le silence du texte. Le droit, censé prévenir la crise, en devient le point de blocage.

Ce vide n’est pas qu’une controverse de juristes. Il expose la fragilité d’un ordre politique entièrement organisé autour d’un homme, au point que son éloignement suffit à gripper la mécanique d’État. La bataille larvée pour la succession, que la presse locale décrit comme une « guerre des réseaux », se joue à couvert, entre clans du régime, hiérarchie militaire et entourage présidentiel. Dans un pays pivot de l’Afrique centrale, membre de la CEMAC, producteur de pétrole et acteur sécuritaire du bassin du lac Tchad, cette incertitude au sommet déborde les frontières et inquiète des partenaires, de Paris à Abuja, attentifs à la stabilité régionale. La moindre secousse à Yaoundé se propage à toute une sous-région déjà éprouvée. Aucun scénario de transition ordonnée n’a, à ce jour, été rendu public par les autorités.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas camerounais, est celle de savoir comment une République peut se prémunir contre le vide lorsque le pouvoir a été taillé sur mesure pour un seul. En définitive, l’absence de M. Biya et le retour annoncé de M. Tchiroma ne sont pas deux faits divers concomitants ; ils révèlent l’usure d’un modèle où la longévité au sommet a fini par tenir lieu d’institution. Le Cameroun peut encore différer l’échéance, mais il ne pourra indéfiniment repousser le moment où le texte devra dire, clairement, qui succède, et selon quelles règles. C’est à cette épreuve, plus qu’au retour d’un opposant, que se mesurera la solidité réelle de l’État.