En huit mois, le cedi est passé du statut de monnaie la plus performante du continent à celui de l’une des plus faibles. Pour freiner la glissade, la Banque du Ghana injecte jusqu’à un milliard de dollars en août, misant sur ses réserves d’or record pour tenir sa devise.

Par Tunde Adeyemi

 

Le 11 août 2026, le cedi s’échangeait à 11,74 pour un dollar sur le marché interbancaire de la Banque du Ghana, et près de 12,35 sur le marché parallèle d’Accra. Douze mois plus tôt, la monnaie ghanéenne était célébrée comme la plus performante du continent, symbole d’un redressement spectaculaire après des années de crise. Elle en est aujourd’hui l’une des plus faibles, ayant cédé environ 10,6 % de sa valeur depuis le début de l’année. Pour contenir le reflux, la Banque centrale a annoncé qu’elle injecterait jusqu’à un milliard de dollars sur le marché des changes durant le seul mois d’août, au moment où la demande de devises des entreprises repart à la hausse. Le contraste entre l’euphorie de 2025 et la fébrilité de l’été 2026 résume à lui seul la fragilité d’une reprise encore convalescente.

L’instrument mobilisé porte un nom précis : le Programme d’intermédiation de change, formalisé le 11 novembre 2025 dans le cadre du nouveau dispositif d’opérations de change de l’institution. Concrètement, la Banque centrale organise des ventes de devises aux banques commerciales agréées, désormais toutes les deux semaines. Entre janvier et juillet, elle a ainsi cédé plus de 8,2 milliards de dollars au total, dont environ 7,45 milliards au seul titre de l’intermédiation. En juin, l’effort avait culminé à 2,01 milliards. Le gouverneur Johnson Asiama assume cette ligne, tout en rappelant que le Ghana n’était plus intervenu directement sur le marché depuis août 2024, préférant s’appuyer sur ses achats d’or. Le recours aux enchères en devises marque donc une inflexion, dictée par l’urgence d’un mois d’août sous tension.

C’est là que réside l’originalité ghanéenne. Le Conseil de l’or, le GoldBod, institué pour centraliser l’achat de la production aurifère nationale, a généré selon le ministre des Finances Cassiel Ato Forson quelque 15 milliards de dollars d’entrées de devises. Présentant la revue budgétaire de mi-année au Parlement le 23 juillet, il a fait état de réserves internationales portées à un niveau record de 13,8 milliards de dollars, soit près de 5,7 mois d’importations. Le président John Mahama en a fait un argument central de sa communication économique, vantant un trésor de guerre adossé à l’or. Une politique nationale d’accumulation, baptisée GANRAP, ambitionne même quinze mois de couverture d’ici à 2028. Le pari est celui d’un pays qui transforme sa géologie en bouclier monétaire.

Reste que les chiffres officiels peinent à masquer une réalité plus rugueuse. Pour l’importateur d’Accra ou de Kumasi qui doit régler ses fournisseurs en dollars à l’approche des fêtes, la disponibilité de la devise compte davantage que le niveau des réserves. Or c’est précisément cette demande saisonnière, qui culmine entre août et septembre, qui vide le marché plus vite qu’il ne se reconstitue. La dépréciation, même contenue, renchérit le carburant, les intrants et les biens importés, dans un pays qui sort à peine d’une restructuration douloureuse de sa dette et d’une inflation longtemps ancrée à deux chiffres. Chaque glissement du taux de change se répercute sur les prix à la consommation, et le pouvoir d’achat des ménages demeure la variable d’ajustement silencieuse de cette bataille monétaire.

Pour les banques commerciales, guichets de cette intermédiation, la manne des enchères bimensuelles se révèle à double tranchant. Elle sécurise l’accès aux devises pour leurs meilleurs clients, mais elle installe une dépendance à l’égard d’un robinet public dont le débit dépend, en dernier ressort, du cours de l’or et de la discipline de la Banque centrale. Les analystes du cabinet PwC estiment que le cedi devrait rester globalement stable malgré la pression, à condition que les réserves tiennent. Le pari est limpide : convertir un actif physique, l’or, en amortisseur monétaire durable. Il n’a jamais été éprouvé sur la longue durée dans une économie ouest-africaine de cette taille et de cette ouverture, exposée aux allers-retours brutaux des capitaux internationaux.

La dépendance à l’or expose aussi le Ghana à un aléa qu’il ne maîtrise pas. Les tensions géopolitiques et la remontée des cours du brut, que la Banque centrale cite elle-même parmi ses facteurs de vigilance, peuvent défaire en quelques semaines ce que la production aurifère a patiemment édifié. Deuxième producteur d’or du continent, le pays a fait de ce métal la clé de voûte de la souveraineté financière reconquise après le défaut retentissant de 2022, qui avait contraint Accra à un accord avec le Fonds monétaire international et à une restructuration de sa dette. Mais adosser une monnaie à une matière première, c’est aussi en importer la volatilité. Le trésor de guerre de M. Mahama est bien réel ; sa solidité, elle, dépend d’un marché mondial indifférent aux échéances électorales et budgétaires d’Accra.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ghanéen, est celle de savoir si l’or peut durablement se substituer à la confiance. Le Ghana a bâti des réserves inédites et repris la main sur sa production minière ; il n’a pas encore démontré que ce socle suffirait à ancrer les anticipations d’un marché qui, à chaque saison des fêtes, teste la résolution de sa banque centrale. En définitive, le pari aurifère d’Accra n’est pas seulement une innovation technique de gestion des réserves ; il redessine la manière dont un État africain lourdement endetté tente de reconquérir sa crédibilité monétaire. La réussite ou l’échec de ce modèle se lira bien au-delà du golfe de Guinée, dans toutes les capitales du continent qui cherchent, elles aussi, à défendre leur monnaie sans hypothéquer leur avenir.