
Le 12 août 2026, l’association Aswat Nissa a lancé à Tunis la première plateforme numérique de recensement des féminicides. En l’absence de statistiques publiques fiables, cette base citoyenne documente une violence en hausse, de six cas en 2018 à trente en 2025, et interroge la responsabilité de l’État.
Par Karim Benyahia
Tunis, mercredi 12 août 2026. Dans une salle où l’on présente le troisième rapport annuel de l’association Aswat Nissa sur les féminicides, un outil est dévoilé : une plateforme numérique, la première du genre en Tunisie, destinée à recenser, centraliser et rendre visibles les meurtres de femmes parce qu’elles sont des femmes. Le geste est technique. Son sens est politique. Là où l’État tient mal ses comptes, la société civile décide de tenir les siens. La scène, sobre, tranche avec l’ampleur du sujet : quelques militantes, un écran, et la volonté de donner un nom et un nombre à ce que l’on tait le plus souvent en silence.
Les chiffres qu’égrène l’association dessinent une courbe qui ne cesse de monter : six féminicides recensés en 2018, vingt-cinq en 2023, vingt-six en 2024, trente en 2025. Depuis le début de l’année 2026, plusieurs dizaines de cas seraient déjà documentés. Faute d’un décompte officiel régulier et transparent, ces données proviennent de la veille de terrain, de la presse et des signalements croisés. La plateforme entend précisément combler ce vide : offrir un accès public à une information éparse, et transformer des faits divers isolés en phénomène mesurable. Chaque cas y sera fiché avec sa date, son lieu et le lien entre la victime et l’auteur, de quoi dégager des tendances plutôt que d’aligner des drames isolés ; l’enjeu est aussi de fiabiliser un chiffre que se disputent les acteurs, entre décomptes partiels et définitions divergentes du féminicide.
Car c’est bien l’absence de l’État qui fonde l’initiative. La Tunisie s’était pourtant dotée, dès 2017, d’une loi organique saluée comme pionnière dans le monde arabe pour lutter contre les violences faites aux femmes. Mais la loi sans données ni moyens reste lettre morte. Huit ans plus tard, l’écart entre le texte et son application nourrit le désenchantement des militantes, qui dénoncent l’absence d’une politique efficace et dissuasive, l’insuffisance des structures d’accueil, la lenteur judiciaire et le manque de suivi des plaintes. Dans un contexte où le pouvoir du président Kaïs Saïed s’est concentré, l’espace laissé aux contre-pouvoirs et aux corps intermédiaires s’est réduit, rendant d’autant plus précieuse chaque vigie citoyenne. Le paradoxe tunisien est là : un arsenal juridique en avance, une réalité de terrain qui recule ; la loi de 2017, saluée hier comme un modèle, est devenue aux yeux des associations une promesse à moitié tenue.
Derrière chaque point de la courbe, il y a une femme, un foyer, souvent des enfants. Les féminicides tunisiens, comme ailleurs, se commettent le plus souvent dans la sphère domestique, par un conjoint ou un ex-conjoint, après des violences répétées et parfois signalées. Recenser, ce n’est pas seulement compter ; c’est reconstituer les défaillances en amont, ces plaintes classées, ces alertes ignorées, ces protections qui n’ont pas fonctionné. La donnée devient alors un réquisitoire : elle montre ce que la prévention aurait pu empêcher. Nombre de ces meurtres avaient été précédés de plaintes restées sans suite, preuve que le premier échec est celui de la protection, bien avant celui du châtiment.
En s’emparant de la statistique, Aswat Nissa et les organisations qui l’entourent occupent un terrain que l’État a déserté. Elles produisent la mesure, portent le plaidoyer, forment les professionnels, accompagnent les victimes. Cette suppléance a ses limites : une base citoyenne, si rigoureuse soit-elle, ne remplace pas un registre national adossé à la police, à la justice et à la santé. Le financement de ces organisations, souvent dépendant de bailleurs étrangers, les expose aux revers politiques et aux campagnes qui, régulièrement, mettent en cause leur légitimité. Le risque est double : que l’État se défausse sur la société civile, et que celle-ci s’épuise à documenter une hémorragie qu’elle n’a pas les moyens d’endiguer. Former un policier à recueillir une plainte, accompagner une femme jusqu’au tribunal, héberger une victime en danger : ce travail de fourmi ne relève pas d’une seule association, et ces structures, dépendantes d’appels à projets ponctuels, vivent sans la continuité qu’exige un fléau installé.
L’enjeu déborde la seule Tunisie. Partout dans la région, la mesure des violences de genre est un test de la volonté politique : ce que l’on ne compte pas, on ne le combat pas. En rendant publics des chiffres que les autorités préfèrent taire, la plateforme installe un rapport de force symbolique : elle oblige à nommer, donc à répondre. Elle inscrit aussi la Tunisie dans un mouvement international où la donnée devient une arme de redevabilité, du recensement des féminicides en Amérique latine aux observatoires européens qui contraignent les États à rendre des comptes. En Amérique latine, des registres officiels de féminicides ont fini par naître de la pression des collectifs ; la Tunisie, elle, en est encore au stade de la vigie citoyenne.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas tunisien, est celle de savoir si une société peut durablement se substituer à l’État pour mesurer, et donc pour combattre, une violence qui tue. Pour les militantes, la voie est étroite : documenter sans se résigner à porter seules un fardeau qui relève de la puissance publique. En définitive, cette plateforme n’est pas seulement un outil de comptage ; elle est un miroir tendu à l’État, sommé de choisir entre déléguer sa mémoire des mortes ou reprendre la main sur la protection des vivantes.















